Drames familiaux: La famille Morlot

Il est de ces familles et de ces époques où le sort s’acharne sur plusieurs générations. Ce fut le cas de la famille Morlot dont je suis issu par mon arrière-grand-mère Suzanne Claude LOMBARD née MORLOT. Mais il est d’abord important de présenter les protagonistes pour mieux en comprendre l’histoire.

La famille Morlot est originaire de Thonnance-lès-Joinville, petit village de Haute-Marne où l’essentiel de l’activité se trouvait dans la culture de la vigne. Mes ancêtres s’étaient un peu enrichis, devenus propriétaires et entrepreneurs et avec l’exode rural, ils quittèrent cette bourgade pour rejoindre la grande ville, Marseille, vers 1845.

Catherine BARBIER, veuve de Nicolas MORLOT partit avec ses deux fils Philippe Louis et Claude Frumence. Ce dernier, mon ancêtre, devint propriétaire et teneur de livres, c’est-à-dire qu’il était commis chez un négociant et s’occupait des registres de ventes et d’achats. Les deux frères épousèrent deux soeurs de la famille Gaudin, originaire du sud depuis au moins sept générations.

Claude Frumence eut deux fils, dont les naissances sont espacées de dix ans. A ce jour, je ne connais personne d’autre de la fratie et aucune mention n’en a jamais été faite dans la famille et par les généalogistes familiaux. Mon arrière x2 grand-père, Raoul Louis fut l’aîné et Frumence Léon fut le cadet né en 1866 contre 1856 pour le premier.

Devenu négociant, Raoul Louis épousa en 1884, à l’âge de 28 ans, Anna Elisa Félicie MAÏSSA, de neuf ans sa cadette fille d’un représentant de commerce. Le couple MORLOT/MAÏSSA eut d’abord Suzanne Claude née en 1885 puis Auguste Jules né en 1887.

Et c’est à cette époque que de nombreuses vies ont basculé.

raoulMorlot

Raoul Louis MORLOT et sa femme Anna Elisa Félicie MAÏSSA

Le 8 juillet 1888 à 13h, Raoul Louis MORLOT décède. On ne connait pas les causes du décès; la légende familiale parle d’une épidémie, probablement le choléra qui sévit à Marseille notamment entre 1881 et 1896…

Il laisse donc ses deux enfants, dont Auguste qui n’a même pas deux ans à sa femme, Anna, devenue veuve à 23 ans, et aux parents MORLOT.

Mais le 17 janvier 1890 à 20h, c’est au tour d’Anna MAÏSSA d’expirer, à l’âge de 24 ans. C’est ainsi que Suzanne, 4 ans 1/2 et Auguste 2 1/2 deviennent orphelins de père et de mère.

Entre la mort des deux parents, Claude Frumence MORLOT modifia son testament. Je n’en connais pas la raison; une dispute avec sa belle-fille? Quoiqu’il en soit, d’après feu mon cousin Robert « Bob » MORLOT, il fut conseillé par son fils cadet Frumence Léon. Ce testament fut donc écrit le 25/07/1889 et dont voici la retranscription, n’ayant pas de scanner actuellement pour vous en mettre une reproduction:

Ceci est mon testament
Je donne & lègue à Frumence
Léon Morlot mon fils le tiers par
préciput et hors part de tous les
biens qui composeront ma succession
y compris les sommes que j’ai données
à mon fils Raoul Morlot et que
ses héritiers seront tenus de rapporter
à ma succession.
Marseille, le vingt cinq juillet
mil huit cent quatre vingt neuf
[signé] Morlot

Un an, presque jour pour jour après le décès de son fils, Claude Frumence MORLOT déshérite totalement ses petits-enfants et exige même d’eux qu’ils remboursent l’argent que leur grand-père a pu donner à leur père.

Orphelins très jeunes, il leur fallait un tuteur. Claude Frumence, leur grand-père, et Julie GAUDIN, leur grand-mère, étaient totalement indifférents au sort des enfants. Ils n’en voulaient pas. Ce fut donc l’oncle Frumence Léon à qui l’on donna la garde. Mais il est à se demander si c’était la meilleure chose à faire. Il fut particulièrement méchant avec ses neveux, mais on ne sait pas jusqu’où c’est allé.

Il s’est débarassé des enfants en les envoyant en pension et, ce qui fut encore plus dramatique pour eux, ils furent séparés. Ils ne pouvaient se voir que rarement mais avaient l’un pour l’autre une affection sans bornes.

Voici le début d’un poème qu’Auguste, alors âgé de 18 ans, écrivit à sa sœur le 16 avril 1905:

Le frère à la sœur

L’oiseau, dans la nature, a un père, une mère ;
Le lion, le vautour, le chacal, la panthère
Ont aussi des parents qui cherchent leur pâture
Quand, étant encore trop petits, la nature
Leur refuse les armes dont ils auraient besoin.
Tandis que dans leur nid leur mère les allaite
Nous, orphelins contrairement aux bêtes
N’avons pas de parents qui de nous s’intéressent
N’ayant rien sur la terre, tous les autres nous laissent.
Pourtant, un grand amour nous unit tous les deux
Et, le frère à la sœur, envoie toujours des vœux
De joie, de bonheur et de prospérité
Qui de la sœur au frère sont toujours rejetés.
Sans cet amour si ferme et si bien mérité
Que l’un à l’autre nous nous sommes portés
Je ne sais pas si seuls, malheureux et perdus sur la terre
Nous pourrions vivre encore en n’ayant pas de père.

Suzanne MORLOT a joué pendant longtemps le rôle de mère, elle était la seule attache d’Auguste, l’inverse étant également vrai.

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Suzanne MORLOT

Puis ils ont grandi, se sont mariés, Suzanne avec Charles LOMBARD, un officier mécanicien et Auguste avec Elise SABATIER. Moins d’une semaine après le mariage d’Auguste, la première guerre mondiale éclata et il dut partir au front.

Il eut une fille qui naquit le 08/07/1915 et qu’il nomma naturellement Suzanne, comme sa soeur. Il écrivit de nombreuses lettres depuis le front, s' »inquiétant du sort de sa femme, de sa fille mais également de la famille de sa soeur, mariée depuis 1909 et déjà mère de trois enfants. Il voulait un fils également, comme le montre cette lettre datée du 27/07/1916 qu’il envoya à sa femme: « Embrasse bien mon petit André [ndlr: le fils aîné de sa soeur Suzanne], aide Suzanne à lui donner une éducation. Que Charles n’ait plus qu’à continuer, ce gros veinard qui a un fils ».

En 1917, Elise SABATIER tombe à nouveau enceinte. Un garçon peut-être? Auguste MORLOT, toujours sur le front était chargé avec le 173e Régiment d’Infanterie d’aller enlever aux ennemis l’observatoire de la côte du Talou à Verdun qui permettait aux allemands d’avoir des vues sur les arrières de l’armée française. Avec les autres combattants français, sous une pluie d’obus, ils reprirent la côte. Et toujours sous les obus, il assura sa mission d’observation. Il fut tué là, le 20 août 1917.

Auguste MORLOT

Lui qui voulait un fils, il en eut un. Robert « Bob » MORLOT naquit onze jours après la mort de son père, le 31 août 1917. Bob fut généalogiste faisant revivre son père et ses aïeuls qu’il ne pût jamais connaitre.

Toutes les bonnes choses ont une fin, dit-on. Heureusement, les mauvaises choses aussi. La vie ne fut pas facile pour Elise MORLOT née SABATIER, veuve à 24 ans avec deux enfants. Elle les éleva, seule, ne se remaria jamais et fut d’un courage exemplaire. Mais Elise pouvait compter sur Suzanne et son mari Charles. Les enfants d’Auguste grandirent avec leurs cousins LOMBARD, leurs six cousins.

Cette fois-ci, la famille était là pour aider des orphelins.

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