Chez les notaires: La mègerie

Aujourd’hui, penchons-nous sur un acte assez peu fréquent mais ô combien intéressant : la mègerie ou le bail à cheptel. Il consiste en le prêt, pour une durée déterminée, d’un troupeau. On le baille pendant x années à d’autres personnes. Cela permet au bailleur de ne pas avoir à le gérer et à constituer une rente et au preneur (celui qui prend le troupeau) de ne pas avoir à investir dans un cheptel.

Un grand merci à Nicolas Lawriw pour être repassé sur cette transcription et avoir comblé les trous !

Exemple de mègerie [Les mots en gras renvoient au lexique] :

Mègerie pour maître Jean Gueidan avocat contre Antoine et Salomon Lombard

L’an mil six cent soixante huit et le vingt neuf jour du présent mois d’octobre avant midi constitué en sa personne en présence de moi notaire royal soussigné et témoins sous nommés maître Jean Gueidan avocat en la cour lequel de son gré a baillé à droit à mièges à Salomon et Antoine Lombard frères de La Bastidonne de Saveric présent acceptant et stipulant savoir est trois trenteniers neuf bêtes lanudes consistant tant en moutons nouveaux fedes que anouges pour le temps et terme de cinq années du jourd’hui comptable et à tel et semblable jour finissant lesdites cinq années échues ans pacte que lesdits Lombard seront tenus comme faire [se doit], se promettant de faire garder ledit bétail par un bon gardien et le conduire en bon père de famille pendant le susdit temps la laine dudit bétail se partagera annuellement par égales parts au tondedou le tondeur sera payé par lesdits Lombard ou payé par le susdit Gueidan seront iceux obligés de donner tous les ans au susdit Gueidan une livre fromage pour chaque fede de port et des accouchements trois pour deux payables annuellement à chaque jour et fête Saint Jean Baptiste Bon et recevable le premier paiement se fera au jour et fête Saint Jean Baptiste prochain et ainsi continuant à pareil jour durant lesdits cinq années et en cas de  seront [tenus] esdits Lombards de représenter la peau, sera le susdit maître Gueidan obligé de donner tous les ans ausdits Lombard six cosses sel qui seront obligés de donner au susdit bétail pour la part concernant ledit maître Gueidan et en la fin desdites cinq années le susdit bétail et le croît en provenant sera partagé par moitié et tout le contenu au présent acte lesdites parties ont promis avoir agréé observer et n’y contrevenir sous les obligations réciproquement de leurs biens que pour cet effet ont soumis à toutes cours ainsi l’ont promis et juré renoncé et requis a été fait et publié audit La Tour d’Aigues terroir dudit La Bastidonne de Saveric et dans la Bastide desdits Lombard du quartier du Réal en présence d’Antoine Ginies marchand dudit La Bastidonne et Simon Crest d’Ansouis berger desdits Lombard témoins à ce requis et soussignés qui a su et ledit Salomon Lombard a dit ne savoir écrire de ce enquis

Les parties 

D’un côté un avocat, maître Gueidan, donc un homme très aisé, et de l’autre, deux frères, Antoine et Salomon Lombard. Salomon, par son prénom, indique une origine protestante (qui est confirmée par les actes, par ailleurs). Tous deux sont ménagers. Ils vivent à La Bastidonne, commune entre La Tour d’Aigues où est passé l’acte, et Pertuis. Plus bas, on apprend que l’acte a été publié à « La Bastide des Lombard du quartier du Réal » ; les Lombard possédaient donc une bastide dans le quartier du Réal, quartier qui existe toujours.

Les bêtes 

Combien de bêtes ? « trois trenteniers neuf » , c’est-à-dire trois trentaines neuf, soit quatre-vingt-dix-neuf bêtes, plus précisément des moutons nouveaux, des brebis et des agneaux nouveau-nés.

Les conditions 

Le prêt a lieu pendant cinq ans et la laine se répartie par moitié entre maître Gueidan et les Lombard. Le partage se fera au tondedou. C’est ce que je lis et pourtant ce mot ne semble pas exister. Je pense qu’il s’agit du moment de la tonte. 

Une livre de fromage doit être donnée à maître Gueidan pour chaque brebis prête à porter des nouveau-nés et dès l’accouchement trois livres pour deux (probablement nouveau-nés)

Le paiement se fait à la fête Saint Jean Baptiste, donc le 24 juin.

Tous les ans, maître Gueidan devra donner aux Lombard six cosses de sel pour le bétail.

En cas de perte du troupeau

En général, la clause est prévue. Que se passe-t-il si le troupeau entier meurt? C’est probablement la clause qui prévoit que les Lombard devront présenter la peau, certainement comme preuve de la mort de la bête.

Et à la fin du bail ?

À la fin du bail, on se partage le croît, c’est-à-dire les nouveau-nés. On fait 50/50 dans ce cas. Cela permet aux parties d’augmenter leur troupeau, ledit Gueidan pouvant accroître son troupeau et lesdits Lombard le leur.

Les témoins

Ah ! ah ! J’avais dit qu’ils étaient importants et voici la preuve.

Antoine Ginies et Simon Crest sont témoins. Ce dernier est berger des Lombard et l’on peut aisément comprendre à quel point il était nécessaire qu’il comprît bien le rôle qu’il aurait à tenir dans le bail en cours. Quant à Antoine Ginies, il s’agit du futur beau-père du fils de Salomon. Les liens entre les Ginies et les Lombard de La Tour d’Aigues sont étroits et nous verrons dans un article ultérieur que cela créa même une tension entre un fils d’Antoine Ginies et les Lombard.

En conclusion : À quoi ça sert ?

Qui ose ?!

Cet acte nous (vous) servira à mieux comprendre la vie de nos (vos) aïeux. En résumé, on y apprend que les frères Lombard travaillaient ensemble, que maître Gueidan possédait un cheptel, quelles étaient les conditions du bail, pendant combien de temps, etc. On en apprend beaucoup grâce à un simple acte qui ne paie pas de mine.

On suppose que les Lombard ont préféré louer du bétail plutôt que l’acheter, afin d’économiser, voire parce qu’ils n’en avaient pas les moyens. C’est assez difficile de pencher pour l’une ou l’autre des hypothèses si l’on compare avec les censiers du Nord, locataires de terres et préférant ne pas devenir propriétaire.

Lorsque l’on tombe sur un acte d’un de nos ancêtres, il nous faut l’étudier car, nous ne sommes jamais à l’abri d’écrire une histoire de la famille. La mègerie est un acte parmi d’autres chez les notaires, mais comme chacun d’eux, il est important car il dévoile une partie de la vie de nos aïeux ; il sert aussi l’historien, soit le professionnel, soit l’amateur, en révélant les conditions de vie et de bail des ruraux de jadis.

Lexique des termes :

Sur proposition, voici un petit lexique des termes techniques et provençaux contenus dans cet acte.

Anouges : Agneaux de l’année
Cosse :  Unité de mesure
Croît : Nouveau-nés durant la période où le cheptel est gardé.
Fede : Signifie « brebis » en provençal
Lanudes : Laineuses
Miège : Signifie « à moitié » ; de là vient, semble-t-il, la mègerie, le partage du troupeau (l’un le possède, l’autre le garde et l’on se partage les fruits du troupeau).
Tondedou : Probablement la tonte
Trenteniers : Trentaine
… : Ce mot, difficilement lisible (Nicolas lit Mournicque ou Mourviegue, ce qui est mieux que moi qui ne lis rien) pourrait signifier la « mort »

Voir aussi, « Chez les notaires » :
Le contrat de mariage
La reconnaissance de dot

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3 réflexions sur “Chez les notaires: La mègerie”

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