Essai sur les alliances dans la France moderne (Introduction)

 La série d’articles qui suit provient d’un travail universitaire que j’ai effectué. Mêlant généalogie et histoire, cet essai veut mettre l’accent sur les stratégies matrimoniales dans l’ancienne France et notamment sur la règle d’exogamie (le mariage au-dehors du groupe, de la famille, de la cité). J’y explorerai donc, à travers l’étude de quelques familles, leurs stratégies ou leur absence de stratégie. Le titre, un peu barbare, de cet essai est à l’origine : « Exogamie, mixité et entre-soi à l’époque moderne. Une approche comparée Provence-Nord » et a été fait sous la direction de Mme Luciani, maître de conférences que je remercie grandement pour son soutien.
Je me suis dit qu’il serait plus agréable pour vous de lire, sur ce blog, cet essai en plusieurs fois. Si vous êtes sages, vous aurez une version PDF quand la publication sera terminée !

Ne vous inquiétez pas non plus si vous voyez des références à « à la page suivante », c’est normal, ce fut avant tout publié sur papier. Et les notes de bas de pages sont facultatives à la lecture, n’ayez pas peur !!

Aujourd’hui, on commence par l’introduction qui va vous expliquer toute la méthodologie employée et tenter de remettre dans le contexte historiographique ce modeste essai.

« Qui a le goût de l’archive cherche à arracher du sens supplémentaire aux lambeaux de phrases retrouvées. »
Le goût de l’archive, Arlette Farge

 Testament de Jehanne Villiet (08/01/1580, Domène, AD38 3 E 1558/3 f°21)

Les généalogistes attribuent à La Bruyère l’adage suivant : « tout homme descend d’un roi et d’un pendu ». Si nous n’avons pas pu confirmer la paternité de cette citation, elle illustre cependant fortement l’imaginaire des érudits : chaque homme serait, sur la longue durée, issu de milieux sociaux divers. Cela montrerait qu’à un moment donné, dans chaque généalogie, il y aurait eu un ou plusieurs mariages exogames.
Exogamie, endogamie, entre-soi et mixité
Exogamie, endogamie : approche ethno-anthropologique
L’exogamie se construit étymologiquement du grec exô(« au-dehors ») et gamos (« mariage »). Ce concept signifie donc le fait de se marier au-dehors de son groupe « social[1] ». Ce groupe social peut revêtir diverses formes : clan, tribu, famille, profession, etc.
En ethno-anthropologie sont dictées par des impératifs familiaux trois règles qui contrôlent les alliances matrimoniales[2]:
— L’interdiction de l’inceste,
— Une règle d’exogamie,
— Une règle d’endogamie qui « prescrit ou permet de contracter alliance à l’intérieur d’un certain périmètre social de caste, de classe, d’appartenance nationale ou régionale, de religion, etc.[3]»
Cependant, qu’est-ce qui distingue une alliance endogame d’une alliance exogame ? Si l’on se place du point de vue du critère de la religion, sous l’Ancien Régime, l’immense majorité des mariages étaient catholiques. Qu’en déduire ? Que tous les mariages, y compris entre un Breton et une Basque, étaient endogames ? De même avec l’appartenance nationale[4]. En fait, peut-être faudrait-il essayer, dans un premier temps, pour définir l’endogamie et l’exogamie, de définir ce qui fait une « classe » ou du moins un groupe. Un groupe est une « abstraction constituée par le système d’activité commun à ses membres[5]», c’est-à-dire que ce qui forme la conscience d’appartenance[6]est une abstraction qui se définit par son système d’activité commun. L’on peut évoquer les professions, les appartenances à une religion, à une rue, à un pays. On en revient à la définition de l’endogamie. Mais ce groupe est poreux car il est dû à une succession d’enchevêtrements : francs-maçons républicains ou monarchistes, catholiques, juifs ou protestants, hommes ou femmes, etc.
Chaque individu est unique par le fait qu’il multiplie les particularités et les appartenances à divers groupes. S’il n’y a pas deux individus semblables alors tout mariage est exogame. D’où la difficulté pour nous de définir l’exogamie et de lui imposer des limites qui se devront d’être normatives. Levi-Strauss explique l’endogamie « vraie » comme « l’exclusion du mariage pratiqué en dehors des limites de la culture[7]. » Mais, dans une société aussi complexifiée que la France à l’époque moderne et à l’époque contemporaine, on ne peut que diviser l’endogamie et l’exogamie suivant des critères particuliers : nous parlerons donc d’exogamie géographique, d’exogamie sociale, d’exogamie familiale[8].
Par exogamie géographique, nous partirons du principe qu’est endogame un mariage entre personnes d’une même commune, de communes limitrophes et limitrophes de limitrophes pour les villages et, pour les villes, d’exogamie lors d’un changement simple de communes ou du passage d’une paroisse urbaine à une paroisse rurale (Saint-Laurent et Saint-Marcel à Marseille, par exemple). Par exogamie sociale nous établirons qu’un mariage entre personnes de catégories sociales différentes telles que perçues à l’époque d’après le travail de Charles Loyseau[9]est exogame ; c’est la représentation des contemporains qui fixe l’exogamie bien plus qu’un classement a posteriori. En effet, nous tenterons de le montrer dans le premier chapitre, l’alliance du pêcheur et du ménager, si elle paraît exogame, n’était pas ainsi perçue par les contemporains. Enfin, par exogamie familiale, nous entendrons toute alliance matrimoniale ne nécessitant ni dispense de consanguinité, ni dispense d’affinité par l’Église.
De l’endogamie à l’entre-soi, de l’exogamie à la mixité
Cependant, au fil de l’avancée de nos recherches, nous nous sommes rendus compte que de nombreuses alliances hors du mariage, dans les réseaux de parrainage, d’amitié, étaient des alliances « exogames. » Nous avons fait appel aux études sociologiques qui usent dans ce cas du terme d’ « entre-soi[10]» pour endogamie hors du mariage et de « mixte[11]» pour exogamie hors du mariage. En partant de la définition de Sylvie Tissot pour l’entre-soi, nous pouvons postuler que l’entre-soi est une endogamie hors des liens du mariage, et ce, dans les mêmes conditions. Seront ainsi compris comme alliances spirituelles dans l’entre-soi, les cas où l’alliance entre les parrains et les parents du baptisé seraient considérés plus haut comme une alliance endogame et inversement avec le caractère mixte de l’alliance vis-à-vis de l’exogamie.
Le choix des familles
Trois familles ont été choisies qui avaient pour point commun une parenté lointaine et une origine sociale que François-Joseph Ruggiu qualifierait de « middling sorts », c’est-à-dire que ces familles ne font ni partie de la haute bourgeoisie ou de la noblesse, ni des strates sociales les plus basses (brassiers, journaliers voire mendiants). Il s’agit de l’immensité des strates sociales intermédiaires comprenant les artisans, ménagers, pêcheurs, bourgeois de province qui sont tous propriétaires et qui ont tous la capacité de commercer, donc d’avoir un surplus de capital. Nous reviendrons à la fin du premier chapitre sur ce point particulier.
Ces familles, les Lombard de La Tour-d’Aigues, les Bouis de Marseille, et les Flory de Valenciennes, sont pour autant différentes. Les Lombard ont choisi le protestantisme durant les guerres de Religion et connaissent un déclassement. Les Bouis, patrons pêcheurs, vivent dans la stabilité à Marseille tandis que les Flory, bourgeois de Valenciennes, tissent des alliances matrimoniales complexes dans le but de s’élever socialement. Le milieu social n’est pas exactement le même et la différence est d’autant plus grande que l’espace géographique est différent. Les Flory sont dominés par des femmes (cf. chapitre 2) tandis que chez les Bouis, les femmes sont effacées (du moins dans les documents à notre disposition, même si, précisons-le, absence d’informations ne signifie pas qu’un fait ne s’est pas produit). Chez les Lombard, l’implantation à La Tour-d’Aigues semble difficile, elle est beaucoup plus aisée pour les Bouis de Marseille. Concernant les Flory, ils rayonnent avec leur parentèle dans le Nord grâce à un réseau familial de bourgeois et de censiers alors que les familles provençales semblent plus stables géographiquement, peut-être parce que, contrairement aux censiers, riches locataires de terres seigneuriales et ecclésiastiques, dans la Provence de l’Ancien Régime, la propriété de la terre était un but. Les traditions étaient différentes, en Provence, les filles Lombard sont mariées et envoyées au loin. Chez les Flory, les femmes sont mariées et portent en elles comme le prestige entier de leur famille : elles semblaient faire les mariages. C’est par la lignée cognatique que se tissaient les alliances matrimoniales familialement endogames. En Provence, l’aîné, le plus souvent, hérite des biens ; dans le Nord, la tradition veut qu’un surplus d’héritage aille au plus jeune des enfants. Le métayage, nommé mègerie en Provence, est monnaie courante ; il l’est beaucoup moins dans le Nord où les moituriers sont peu nombreux. Les terres en Provence semblaient plus vastes que dans le Nord ; en effet, les bastides provençales, accessibles aux ménagers, sont impensables dans un Nord où les terres appartiennent principalement à des seigneurs et des autorités ecclésiastiques qui les louent à prix fixe à des censiers, ces notables de village qui cumulent souvent avec « leurs terres », qu’ils se transmettent de génération en génération sans jamais en devenir propriétaire, la qualité de mayeur (maire) de leur commune. C’est le cas des Patte mais aussi des Monchicourt, parents des Flory, dans le village de Marly, limitrophe de Valenciennes.
En somme, le choix de ces familles fut une évidence car bien que différentes, elles ont toutes un point commun : elles pratiquaient, à des degrés divers, l’exogamie. Et le pêcheur, le ménager et le bourgeois du Nord ont fini par s’allier puisque ces trois familles ont une descendance commune. Nous l’avons dit au début de cette introduction en citant cet adage cher aux généalogistes : si chaque homme descend d’un roi et d’un pendu, alors l’étude de chaque famille sur le territoire français, voire européen, conduirait à déterminer de l’exogamie. Plus encore, si nous nous éloignons de l’adage pour en venir aux études scientifiques, nous citions Lévi-Strauss : pour lui, la règle d’exogamie est une règle absolument incontournable comme la prohibition de l’inceste (dont elle est la contrepartie positive) de toute société humaine. C’est l’échange, notamment des filles, dans le système matrimonial qui caractérise en partie la société humaine. L’exogamie est donc incontournable et, si elle n’est que peu étudiée par les historiens, l’évidence même de cette règle nous a poussé à essayer de montrer au travers du choix de ces familles, que l’exogamie dans une définition extensive (par le sang, par l’affinité spirituelle, etc.) est bel et bien présente dans les sociétés de l’ancienne France.
Le corpus — Registres notariés, paroissiaux et d’état-civil
Par le choix des familles, par le très personnel « goût de l’archive » mais aussi dans une logique historiographique impliquant l’auteur dans l’héritage des historiens de la famille (François-Joseph Ruggiu notamment et son Habilitation à Diriger des Recherches), des historiens du baptême (Agnès Fine en France ou encore Guido Alfani en Italie), des historiens du monde rural (Fabrice Boudjaaba) ou urbain (à nouveau F.-J. Ruggiu), des historiens de la Provence moderne (Régis Bertrand et les nombreuses monographies locales dont, par exemple, celle de La Tour-d’Aigues par Hélène Lezaud), de la mer (Alain Cabantous ou Gilbert Buti), c’est par ces choix, disions-nous, que s’est imposé un corpus. Ce dernier est à la fois étroit et large. Étroit car il ne concerne que quelques sortes de documents : les registres paroissiaux et d’état-civil d’un côté, les registres notariés de l’autre. Mais aussi large car ces registres représentent des kilomètres linéaires rien que pour les trois communes étudiées pour les trois familles. Parce que, se plonger dans les multiples paroisses de Marseille ou de Valenciennes, étudier les innombrables minutes notariales de la cité phocéenne ou même les bien plus modestes deux cent registres entre 1620 et 1800 pour La Tour-d’Aigues, c’est avant tout éviter de se noyer dans le tourbillon de papiers et de cotes. En effet, toute la difficulté d’étudier une famille tant du côté masculin que de féminin réside dans le « pistage » de ses membres à travers les études notariales et les registres paroissiaux. Ce n’est que rarement qu’une famille est fidèle à un notaire et, quand bien même, lorsqu’il y a plusieurs parties (deux parties à un mariage par exemple) il y a une des parties qui ne choisit plus son notaire. Le lecteur trouvera, dans les notes de bas de page mais aussi dans les sources à la fin de ce mémoire, l’immense disparité des études notariales étudiées et l’intensité du travail de dépouillement effectué pour les registres paroissiaux et d’état-civil.
Finalement, le corpus a pu prendre différentes formes suivant les régions de par la disparité des sources (se trouvant à Marseille, Avignon et Lille) et nous allons les aborder donc géographiquement.
              La Tour-d’Aigues (Vaucluse)
La Tour-d’Aigues a été choisie simplement parce qu’elle est le lieu où vécut longuement la famille Lombard, l’une des trois familles étudiées. C’est dans ce bourg d’environ 1300 habitants en 1793 que s’installa Salomon Lombard de manière définitive vers 1645 alors qu’il y avait déjà des affaires et au moins une propriété depuis les années 1620. Les sources employées ont été choisies par rapport à un objectif de meilleure compréhension de cette famille et de son influence (ou non-influence) dans ce bourg. Dans un travail de reconstitution, largement inspiré de celui de Giovanni Levi à Santena, nous avons opté pour le dépouillement systématique et la reconstitution des familles à partir des registres paroissiaux sur la période sans lacunes 1668-1790. Environ 20 000 actes ont été relevés et 21 321 fiches individuelles ont été produites grâce au logiciel Geneatique dans sa version 2016. Ainsi, ces fiches individuelles sont-elles liées, autant que possible, par des relations généalogiques, comme le montre l’exemple de la page suivante. Les doublons ont bien sûr été évités au maximum malgré les cas d’homonymie. Dans le cas de la graphie, contrairement aux travaux de Gabriel Audisio sur Apt ou sur le notariat, nous avons opté pour une uniformisation. Cela permet d’éviter, pour le logiciel, de ne pas trouver Marianne Lombarde si nous tapons Marie Anne Lombard. En uniformisant, nous évitons ainsi la création de doublons et naviguons plus facilement dans ce qui s’apparente à un arbre généalogique communal. En complément, des incursions ont été faites dans plusieurs dizaines de registres notariés (cf. Sources) sur les 200 qui couvrent la période 1620-1800 pour cette seule commune. Ils ont permis de « remonter les branches » et donc de relier des familles mais aussi de voir s’articuler les stratégies familiales par les dots lors des contrats de mariages ou lors des clauses testamentaires. À ce jour, l’objectif est de relever tous les CM et les testaments de cette période afin de les analyser et de les confronter à ce que ce mémoire tentera déjà de montrer ; en somme, de l’approfondir davantage.
              Marseille (Bouches-du-Rhône)
Pour la cité phocéenne, il était irréaliste de reconstituer les familles ou d’effectuer des relevés systématiques. Il a été décidé de travailler sur les familles de pêcheurs (notamment les Bouis), à partir de lectures des registres paroissiaux et d’incursions dans les innombrables minutes notariales. Pour cela, l’aide de bénévoles a été des plus précieuses. Geneabank, base de données de plusieurs dizaines de millions d’actes, a été largement employée. Cette base regroupe de nombreuses associations dont l’Association Généalogique des Bouches-du-Rhône qui a dépouillé les répertoires de beaucoup de notaires marseillais facilitant ainsi grandement la recherche par patronyme.
D’autres contacts et sites Internet ont été employés, notamment les reconstitutions généalogiques de François Barby pour les familles marseillaises jusqu’au XVIesiècle.

              Cambrai et Valenciennes (Nord)
Pour le Hainaut, dont nous avons justifié le choix plus haut, l’éloignement du centre d’archives ne nous a pas permis de nous y rendre physiquement. Cependant, grâce à l’aide de nombreux bénévoles d’associations et de Christophe Yernaux qui s’est rendu spécialement sur place pour nous numériser des actes des tabellions, et grâce aux Archives Départementales du Nord, nous avons pu, nous l’espérons, mener à bien les recherches. De nouveau, nous nous sommes concentré sur les registres paroissiaux, d’état-civil et les registres notariés appelés tabellions. Des parentèles entières ont pu être reconstituées et ce sont ces reconstitutions qui seront utilisées ci-après dans ce mémoire.
Entre micro-histoire et Longue durée : Un choix d’approche
« Les cadres mentaux […] sont prisons de longue durée[12]» déclarait Fernand Braudel dans son célèbre article-manifeste de 1958. Bien que cette assertion fut contredite par d’autres historiens, notamment Alain Burguière, elle est révélatrice d’un temps anthropologique qui ne serait pas seulement dans la brièveté, dans l’instantané, souffrant de présentisme[13]ou de court-termisme[14]suivant les acteurs du récent débat qui parut dans les Annales, opposant David Armitage et Joe Guldi à plusieurs intervenants. Presque soixante ans après l’article fondateur de Braudel, ce débat montre que la notion de Longue durée est toujours d’actualité. D’ailleurs, c’est moins la Longue durée qui fut attaquée par les opposants aux thèses de MM. Armitage et Guldi que leurs propos contre la micro-histoire et leur souhait de voir la discipline historique influencer le monde des décideurs. Bien que cette étude n’ait pas pour objet de se présenter comme un manifeste ou un « guide pour décideurs », nous rejoignons David Armitage et Joe Guldi dans leur constat d’une histoire « en miettes. »
« Un retour à la longue durée est également nécessaire si l’on pense au faible impact qu’ont nombre de travaux historiques de court terme sur le reste de la discipline – sans compter les autres disciplines. Ces travaux apportent certes leur pierre à l’édifice du savoir, mais ils ne proposent ni tournant à même d’intéresser le reste de la discipline, ni justification de leur pertinence pour le grand public[15]. »
Il est possible de constater le trop faible impact des travaux universitaires sur le grand public, voire sur les manuels scolaires. Mais, est-ce dû à la micro-histoire, comme le soulignent les auteurs de cet article[16] ? Cela peut prêter à discussion.
Nous avons souhaité donc, pour ce travail, nous intéresser à un sujet contemporain (que l’on pourrait résumer sous le terme de « diversité ») et en même temps, nous construisons un objet historique (l’exogamie et la mixité). La longue durée était nécessaire à cette approche historique, mais aussi anthropologique et sociologique, car nous ne distinguons pas de ruptures franches dans les sociétés de l’Ancienne France, en ce qui concerne l’exogamie, entre le Concile de Trente et la fin de la Première guerre mondiale. Il est utile de rappeler que pour Levi-Strauss, l’exogamie ou la prohibition de l’inceste sont des règles universelles. Car elles commandent les structures élémentairesde la parenté — dans l’atome de parenté l’oncle, donneur de sœurs, est l’acteur exogame toujours présent. Alors pourquoi des bornes chronologiques ? Les bornes n’ont pas été faciles à délimiter. Nous avons choisi d’opter pour l’époque moderne avec pour début la fin du XVIe siècle. L’accessibilité des sources a conduit à ce choix auquel s’adjoint le Concile de Trente qui définit les règles du mariage. Le choix de la Première guerre mondiale a été guidé par le fait qu’elle fut perçue comme le début de la fin, de la décadence du modèle familial ancien, comme la fin d’un monde que l’on retrouve notamment traité en littérature chez Marcel Proust et en philosophie chez Hannah Arendt. Les bornes chronologiques permettent de saisir, dans cette minute géologique, un temps anthropologique.
Dans le même article, David Armitage et Joe Guldi affirment que « la nature de ces outils [Internet, bases de données, archives en ligne] et la richesse des textes disponibles permettent une histoire qui soit à la fois de longue durée et fondée sur un travail archivistique[17]. » Effectivement, les outils, telles que les bases de données ou les archives en ligne, permettent aujourd’hui à l’historien de construire son objet sur la longue durée tout en ne négligeant pas les sources primaires.
Le choix se fit donc de travailler sur la longue durée. Pour autant, nous ne saurions négliger la micro-histoire.
Dans l’Histoire au ras du sol, Jacques Revel déclare, à propos de la micro-histoire : « Plus importante me paraît la volonté fortement affirmée d’étudier le social non pas comme un objet doté de propriétés, mais comme un ensemble d’interrelations mouvantes à l’intérieur de configurations en constante adaptation[18]. » C’est à partir des indices et des traces que Carlo Ginzburg établit sa théorie micro-historique, grâce à un article fondateur où il compare Morelli, Sherlock Holmes et Sigmund Freud[19]. C’est en faisant l’histoire à rebrousse-poil, en partant du document d’archives et en remontant le fil de la pensée des intervenants, que l’on arrive à déceler la vérité historique. C’est cette histoire from below, pour reprendre l’expression d’E.P. Thompson, qui est défendue dans ce travail. À partir d’exemples concrets, de cas, l’on tentera de dégager une histoire la plus proche possible de la réalité. Plus proche de l’interprétation de Simona Cerutti que de celle de Carlo Ginzburg, bien que la frontière soit mince, la lecture à rebrousse-poil proposée ici « gratte la superficie de la source pour faire surgir, au-delà de la lecture du chercheur, la signification que les contemporains avaient pu donner aux mots et aux choses[20]. » C’est le cas notamment du premier chapitre qui portera sur l’apparente exogamie entre pêcheur et ménager. Était-ce une exogamie pour les contemporains ?
L’on aurait même tendance à se rapprocher davantage de la méthode de Giovanni Levi dans Le pouvoir au village[21]où, pour saisir la vie d’un exorciste, il reconstitua toute la communauté de Santena, dans le Piémont. C’est ce que nous fîmes avec La Tour-d’Aigues, afin d’identifier au plus juste les acteurs de la vie des Lombard.
Mais la micro-histoire n’est jamais loin d’une macro-histoire. En effet, Ginzburg lui-même cherche dans la cosmogonie de Menocchio une trace des cultures indo-européennes, commune à toutes les civilisations. Ces théories, proches d’un inconscient collectif jungien, rapprochent micro-histoire et Longue durée dans un souhait, par un jeu d’échelles, de saisir la complexité du monde passé.
À partir de ces définitions, de ce corpus et de cette généalogique intellectuelle, nous pouvons nous interroger et interroger les documents à notre disposition. Si l’exogamie est règle de toute société, comment se manifeste-t-elle ? Quels sont les mécanismes à l’œuvre ? Comment, finalement, l’exogamie et son pendant hors mariage, la mixité, articulent-elles la vie familiale du Concile de Trente à la Première guerre mondiale ?
Le sujet pourrait être inépuisable : il fut circonscrit. Ainsi, nous interrogerons la perception des contemporains de l’exogamie avec les cas des alliances entre pêcheurs et ménagers (chapitre premier), avant de voir si la stratégie exogame permettait une ascension sociale (chapitre deuxième). Enfin, grâce à un relevé systématique de BMS et à des études qualitatives, par un jeu d’échelles donc, nous questionnerons notre corpus sur la mixité, c’est-à-dire les relations asymétriques, et ce, lors du baptême (chapitre troisième).


[1]Dictionnaire de l’Académie, 9eédition. En ligne : http://www.cnrtl.fr/definition/academie9/exogamie Consulté le 23/10/2015 16:24.
[2]Nous nous référons à Philippe Laburthe-Tolraet Jean-Pierre Warnier, Ethnologie-Anthropologie, Paris, PUF, 1997, p.60.
[3]Philippe Laburthe-Tolra et Jean-Pierre Warnier, ibidem, p.60.
[4]Si tant est que l’on puisse user de cette expression pour l’Ancien Régime.
[5]Philippe Laburthe-Tolra et Jean-Pierre Warnier, ibidem, p.55.
[6]Lesdits Philippe Laburthe-Tolra et Jean-Pierre Warnier, ibidem, p.54 disent : « La communauté de but poursuivi par les membres se traduit par le sentiment d’appartenance au groupe. »
[7]Claude Levi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Mouton, 1981, p.55.
[8]Ce que fait d’ailleurs Claude Levi-Strauss en affirmant : « Les Kenyah et les Kayan de Bornéo sont divisés en trois classes inégalement privilégiées, et normalement endogames ; pourtant la classe supérieure est astreinte à l’exogamie de village » dans Claude Levi-Strauss, ibidem, p.56.
[9]Charles Loyseau, Traité des ordres et simples dignitez, Châteaudun, Abel L’Angelier, 1610.
[10]« La notion d’entre-soi désigne le regroupement de personnes au caractéristiques communes, que ce soit dans un quartier, une assemblée politique, ou encore un lieu culturel. Elle sous-tend l’exclusion, plus ou moins active et consciente, des autres », dans Sylvie Tissot, « Entre soi et les autres », Actes de la recherche en sciences sociale, 4/2014 (n°204), p.4-9 (p.4 pour cette citation).
[11]« Qui est composé de personnes d’origine différente ou appartenant à des catégories distinctes » dans Dictionnaire de l’Académie, 9e édition. En ligne : http://www.cnrtl.fr/definition/academie9/mixte Consulté le 25/10/2015 15:59.
[12]Fernand Braudel, « Histoire et sciences sociales. La longue durée », Annales ESC, 13-4, 1958, p. 725-753.
[13]Lynn Hunt, « Faut-il réinitialiser l’histoire ?  », Annales. Histoire, Sciences Sociales , 2015/2, p. 319-325.
[14]David Armitage et Joe Guldi, « Le retour de la longue durée : une perspective anglo-américaine », Annales HSS, 2015/2, p.289-318.       
[15]David Armitage et Joe Guldi, Ibidem, p.291.     
[16]« Cependant, transplantée dans le monde anglophone, la micro-histoire donna lieu à un style d’écriture qui s’attachait à des périodes temporelles de plus en plus courtes, cela avec le recours de plus en plus soutenu aux archives. En quelque sorte, plus des sources étaient obscures ou difficiles à comprendre, mieux c’était: plus les archives permettaient à l’historien d’afficher son raffinement théorique – via le recours à des théories multiples et concurrentes (sur l’identité, la sexualité, l’agency, etc.) –, plus elles permettaient de prouver sa maîtrise des sources et son engagement sur le terrain. La méfiance à l’égard des grands récits favorisa aussi l’émergence d’une histoire empathique, relatant les vies d’individus auxquels même les profanes pourraient s’identifier; de telles études «sentimentalistes» couraient cependant le risque «de reléguer les grands problèmes politiques au profit du local et du particulier», même si elles apportèrent à leurs auteurs le succès au-delà des cercles académiques » David Armitage et Joe Guldi, ibid, p.300.
[17]David Armitage et Joe Guldi, ibid., p.312.
[18]Jacques Revel, « L’histoire au ras du sol », dans, Giovanni Levi, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1989, p.XII.
[19]Carlo Ginzburg, Mythes, emblèmes, traces, Paris, Verdier, 2010, p.218-294.
[20]Simona Cerutti, « « À rebrousse-poil » : dialogue sur la méthode », Critique, 769-770, 2011, p.564-575 (p.569 pour cette citation).
[21]Giovanni Levi, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1989.




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