L’incorporation des ancêtres

 
 
Isabelle Luciani et Valérie Piétri (dir.), L’incorporation des ancêtres. Généalogie, construction du présent, Aix-en-Provence, PUP, 2016.
Pour un peu changer, Sacrés Ancêtres! vous parle d’un livre. Et comme d’habitude, je vous préviens, il ne s’agit pas d’un compte-rendu de lecture, mais d’un simple avis.
Cet ouvrage est composé de plusieurs communications diverses autour du thème de la généalogie et de « l’incorporation des ancêtres ». La première phrase de l’excellente introduction d’Isabelle Luciani et Valérie Piétri est éclairante à plus d’un titre : « La question des origines travaille en profondeur le processus de construction identitaire que ce soit à l’échelle collective, des groupes sociaux aux peuples et aux nations, ou à l’échelle des individus ». C’est donc un livre résolument tourné vers la compréhension du présent à travers le passé généalogique ; une compréhension de soi à partir de ses aïeux.
Ainsi, le thème, qui permet d’élargir la question aux groupes et nations, est assez large pour que les communications soient intéressantes pour tous types d’historiens et de généalogistes. Après plusieurs communications autour des nations, l’on s’intéresse aux récits de chevalerie, aux imprimés généalogiques, etc.
Mais procédons dans l’ordre ! Les premiers articles portent sur la construction des nations par une généalogie. Et en effet, les mérovingiens, les capétiens, tenaient leur légitimité de leur généalogie. Ainsi les capétiens ont un peu effacé « l’usurpateur » Hugues Capet pour se concentrer sur les autres et asseoir ainsi leur légitimité sur le trône de France. Ils se revendiquaient originaires des troyens et donc d’une ascendance mythologique, d’un premier roi Francs (Francus) légendaire, etc. Cette généalogie permet de mieux saisir l’état d’esprit général de la France à l’époque moderne… du moins pour la noblesse et la royauté toutes deux férues de généalogie. Ainsi les Polignac, branche noble d’Auvergne, par un jeu d’homonymie se prétendaient descendre de Sidoine Apollinaire (Apollinaire – Polignac) lui-même descendant d’Apollon. Cette famille essayait en fait de montrer que sa noblesse, de toute façon immémoriale, remontait à l’Antiquité romaine et qu’ils étaient bien « les rois » en leur région. Cela, afin de contrer la monarchie absolue qui voulait mettre au pas les nobles.
Donc vous voyez, chers lecteurs, c’est un livre d’histoire avant tout. Mais un livre qui nous instruit, qui nous permet de mieux comprendre le rapport aux aïeux d’autrefois. Et ce, jusqu’à aujourd’hui. Au XIXe siècle, un article absolument passionnant d’Agnès Graceffia, nous renseigne sur la mythologie de la construction de la France, résolument « multi-ethnique » (Gaulois, Francs, Romains) pour montrer que notre pays s’est construit sur l’apport de plusieurs populations sur un territoire. C’est le territoire qui prime. En Allemagne, c’est la « race », les Germains. D’où le racialisme allemand qui continua au XXe siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale.
Chaque communication nous apprend de nombreuses choses. Et on passe de cette macro-histoire, sur les nations, à la micro-histoire, sur des individus. Ainsi ce Valenzuela, favori de la reine-mère espagnole, qui, parti de rien, obtint d’êtres parmi les Grands de la noblesse et devint Premier Ministre. Les Grands, jaloux de leurs privilèges de race, firent une campagne de calomnie via des libelles pour faire disgracier le favori… ce qui réussit.
Vous trouverez un article sur les descendants d’esclaves absolument magistral avec la quête toute récente de l’origine de ces esclaves via la généalogie génétique. Un article se concentre sur ce dernier point et montre bien les dérives de cette pratique, avec ce que l’auteur appelle une racialisation 2.0 où des personnes prétendent avoir un sang pur et former des communautés racialement discriminantes grâce à ces tests. Plus encore, les limites de ces tests sont bien montrées par l’auteur (Claude-Olivier Doron), notamment leur fiabilité très contestable. En effet, les échantillons de population sont peu nombreux, ils ne tiennent pas compte des migrations anciennes, ils ne révèlent finalement qu’un cousinage lointain avec des individus qui vivent actuellement à tel ou tel endroit sans vous révéler d’où vous venez concrètement. Il ne s’agit pas de généalogie, mais de statistique dépendant de nombreuses variables dont… la spécialité de l’entreprise. En bref, ces tests sont vendus comme vous dévoilant vos origines, comme des tests historiques, ce qui est faux. Ce sont des données bruts contemporaines. Rien à voir avec de la généalogie. Sans parler du fait (et je trouve dommage que l’article n’en parle pas) que la généalogie est une construction sociale, que l’on accepte implicitement que les traces, les documents, nous disent la vérité. La généalogie n’est pas génétique.
Bref, c’est un livre absolument passionnant par ses nombreux articles, relativement brefs, ce qui est toujours agréable si l’on a peu de temps. En plus de cela, c’est un livre d’une grande rigueur historique, mais pas seulement : pluridisciplinaire par essence, il se conclut sur un article assez ardu sur Michel Foucault et la généalogie, donc un article philosophico-historique. Vous trouverez de l’analyse littéraire, de la sociologie, de la génétique, bref, un livre vraiment complet qui traite de la généalogie dans le cadre rigoureux des Presses Universitaires de Provence.
Si je devais faire un reproche, j’aurais un peu de mal et le seul qui me viendrait en tête serait lié à mes centres d’intérêt. Trop peu de classes intermédiaires (voire aucune) figurent dans cet ouvrage. L’on s’intéresse aux rois, aux nations en général, aux romans, aux nobles, mais quid des paysans, des artisans et autres. N’avaient-ils pas aussi des ancêtres dont ils pouvaient se revendiquer ? Les écrits du for privé (livres de raison, de famille, correspondance) peuvent peut-être répondre à cette question et l’une des directrices de cet ouvrage, Mme Isabelle Luciani, est justement très impliquée dans ce domaine. En tout cas, gageons que ce livre fera des émules, en histoire comme en généalogie, sur la construction du présent par l’incorporation des ancêtres (et quel beau titre d’ailleurs !).
A lire !
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3 réflexions sur “L’incorporation des ancêtres”

  1. Voilà qui nous donne envie de lire ce livre.
    Il s'agit d'un ouvrage collectif, je suppose que les auteurs sont des historiens,y trouve-ton des articles de sociologues, d'anthropologues ou autres spécialistes de sciences humaines ?

  2. On trouve un article d'un philosophe mais sinon il s'agit uniquement d'historiens. Par contre, dans quelques semaines (le temps que je le lise) je devrais parler d'un livre sur la généalogie encore davantage pluridisciplinaire. Là il y aura de l'anthropologie, de l'histoire, etc.

    Je suis content que cet article t'ait donné envie de le lire. C'est un très bon ouvrage, très rigoureux mais très accessible.

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