Coup de gueule contre les moralisateurs en généalogie

Ceux qui connaissent un peu ce blog savent que je suis plutôt du genre à écrire des articles teintés d’humour ou tout du moins assez neutres. Je ne suis pas entré dans la polémique sur NotreFamille et je ne le ferai pas, du moins pour le moment. La bonne humeur m’a toujours semblé primordiale ici ; j’écris pour m’amuser, pas pour m’engueuler. Et pourtant, il y a quelques jours, en lisant un article, je me suis mis en colère comme jamais depuis que j’ai commencé à pratiquer la généalogie. D’où ce billet d’humeur qui risque d’engendrer pas mal de réactions négatives.

Lisant certains « vieux » magazines reçus lors d’un de mes (trop) nombreux déménagements de ces dernières années, je suis tombé sur « Généalogie & Histoire » n°142 de juin 2010 publié par le Centre d’Études Généalogiques Rhône-Alpes et sur un article, page 27, nommé « De profundis ».

Ce papier, écrit par un certain Jean-Loup Ricord, m’a paru choquant pour plusieurs raisons. Cet article évoque la possible disparition de deux associations, l’Association Généalogique du Var et le Cercle généalogique des PTT, celles-ci ne trouvant pas de successeurs. C’est toujours triste de voir d’anciennes associations disparaître. Pour monsieur Ricord, c’est une aberration puisque le nombre de généalogistes en France explose. Quelle est donc la cause de ces disparitions ?

La réponse lui semble simple : « le généalogiste nouveau ». Tout comme le Beaujolais, il n’est pas bon. Que dis-je, c’est le diable en personne. C’est un consommateur (une horreur !), il « adhère, utilise la somme des documents amassés par les autres, sans aucunement contribuer à enrichir le patrimoine de l’association puis, sans remords, disparaît. » Il « achète ».

Bref, le « généalogiste nouveau » est une sorte de monstre capitaliste, consumériste, qui dévore les recherches de l’association. En fait, je pourrais me reconnaître dans cette description ; j’ai adhéré à des associations sans pour autant faire de relevés pour celles-ci. J’avais adhéré pour avoir accès à Geneabank et je ne m’en cache pas. J’ai découvert le service Geneabank et c’est par leur site que j’ai décidé d’adhérer ; je ne l’aurais pas fait autrement. Finalement, le « généalogiste consommateur » n’apporte pas de nouveaux relevés, mais permet à l’association de lever quelques fonds supplémentaires pour diverses activités, salons, etc. Avec la poussée de la généalogie sur Internet est arrivé le généalogiste « actif », celui qui travaille, qui a un boulot et qui n’a pas forcément le temps de faire des relevés ou qui habite à l’autre bout de la France (voire du monde, ainsi j’ai eu l’occasion d’échanger à propos d’une commune des Alpes-Maritimes avec une dame vivant à Chicago et y ayant des ancêtres). Le généalogiste n’est plus que le retraité domicilié à côté du local et pouvant se déplacer pour les salons et réunions.

J’avais songé à effectuer des relevés pour ces associations mais je n’en avais finalement pas envie car l’aspect restrictif de l’information (pour les membres seulement) me déplaît et je préfère faire des relevés absolument gratuits et diffusables sans condition, comme sur mon modeste site. C’est un autre état d’esprit, ni meilleur ni pire qu’un autre, mais j’y suis attaché. Autre point, j’aime faire les relevés dont j’ai envie, pas ceux demandés par l’association, le Club, le Groupe, le Collectif ou peu importe son nom. Par exemple, j’ai fait le relevé de Saint-Sauveur-sur-Tinée dans les Alpes Maritimes dont la majorité avait déjà été fait par l’AGAM ; je l’ai refait, j’y ai inclus toutes les données possibles comme les témoins, les parrain et marraine, et cela a été publié comme je l’entendais, avec la méthodologie que je voulais et également sur un autre support, celui de l’arbre en ligne. Les demandes de « mise en page » des associations sont strictes et je ne voulais pas me prendre la tête pour savoir dans quelle case il fallait que je mette telle ou telle information. Ces conditions demandées par les associations sont légitimes, que personne ne se méprenne sur mes propos ; étant donné le nombre de généalogistes qui dépouille pour eux, elles ont besoin d’une mise en page commune pour une diffusion lisible.

Alors j’ai adhéré à des associations pour les points Geneabank, sans autre objectif pour le moment. Le but de ce regroupement est-il seulement de faciliter les recherches pour les membres perpétuels d’associations ou également pour faire venir de nouveaux adhérents ? Même si, admettons, la plupart des nouveaux adhérents venus pour Geneabank ne font que se servir, peut-être qu’un sur dix ou sur vingt restera dans l’association, s’y trouvera bien et fera des relevés ; les autres auront payé une cotisation qui permettra à l’association de vivre un peu plus, auront vendu quelques magazines (comme Généalogie & Histoire…). Est-ce si mal ? Est-ce qu’en donnant 30€ à la Croix-Rouge pour avoir bonne conscience mais sans partir au Zimbabwe aider les enfants je commets un acte mauvais ? Est-ce qu’en donnant 5€ à Médecins Sans Frontières pour acheter un de leurs stylos pour la collection de ma grand-mère mais sans faire l’infirmier au Ghana je suis mauvais ?

En me donnant bonne conscience par un don, ne fais-je pas quand même une donation ?

« Ah! ces jeunes! De mon temps, on était solidaire…
– T’as bien raison! Leur faudrait une petite guerre pour leur apprendre! »

Mais cette partie n’est pas la pire de l’article à mes yeux. Les phrases qui suivent m’ont mises hors de moi : « Le plaisir de réaliser des projets communs, le sentiment d’appartenance à une communauté et la satisfaction procurée par le service rendu, tout cela a disparu. Le généalogiste bénévole est une espèce en voie de disparition, dinosaure, survivant d’un temps où les mots désintéressement, générosité et solidarité avaient un sens. »

Là, c’est le pompon, le ridicule sans gêne aucune.

Le « plaisir de réaliser des projets communs » est une aspiration personnelle ; certains font cela et y prennent justement du plaisir mais ériger cela en vertu est absurde, surtout à l’ère du numérique. Regardez-les, ces individualistes qui publient gratuitement leurs résultats de recherche sur des arbres en ligne, ceux qui publient leurs relevés systématiques sur Geneanet ou ailleurs ! Honte à eux de n’être point membre de notre Collectif ! Ils n’ont pas forcément envie de travailler au sein d’une association (a fortiori moralisatrice), ils n’ont pas forcément envie d’être membre d’une communauté et cela ne les empêche pas de ressentir une satisfaction lorsqu’ils aident les gens. Je ne fais pas partie d’un collectif et cela ne m’empêche pas d’aider des personnes qui m’envoient des emails et beaucoup de généalogistes « indépendants » le font. Les associations n’ont pas le monopole de l’entraide et je rappelle à Monsieur Ricord que l’association est faite d’individus qui aident d’autres personnes et que dehors, c’est la même chose, ce sont des personnes qui font cela et elles n’ont pas toutes besoin ou envie d’être en association.

Les associations seraient « désintéressées ». Ah ? Juste avant, le journaliste affirme pourtant que cela procure de la satisfaction. A partir du moment où le bénévole aide car cela lui procure de la satisfaction, alors il est intéressé. Le jour où le bénévolat ne lui procurera plus rien, il arrêtera. Je ne fais des relevés que parce qu’ils me procurent un certain plaisir ; je le fais pour moi avant de le faire pour les autres. L’autre est content d’avoir ces relevés et cela augmente mon plaisir. Nous sommes toujours intéressés, que l’on soit en association ou non, car on fait de la généalogie pour nous en premier lieu ; nous avons diverses raisons d’être en association ou de faire du bénévolat : on aime ça, on a envie d’être membre d’une communauté, on veut sauvegarder le patrimoine, etc. Le désintéressement n’est pas que l’absence de gains financiers ou matériels, ce serait également l’absence de plaisir, d’envie et un sacrifice absolu.

Nous avons tous eu un parent ou un aïeul nous disant de travailler à l’école car « à ton âge, j’étais un élève sérieux » avant de découvrir que ce n’était pas tout à fait vrai. On nous érige en vertueux un temps plus ancien alors que c’est faux. Les « jeunes » faisaient des bêtises comme mon trisaïeul à Saint-Cyr qui entonnait avec le futur maréchal Lyautey des vers incendiaires sur les « bas off », séchait des cours, et organisait diverses batailles après le couvre-feu. « Ah ! quand j’étais jeune ! »

Dans cet article, monsieur Ricord nous dit que « dans le temps » les généalogistes étaient des personnes biens et qu’aujourd’hui, il ne reste plus que les anciens qui eux, savent ce qu’est la morale, la bonté, la vertu tandis que les petits nouveaux seraient un peu comme les enfants bâtards de TF1 et de Carrefour, cherchant à savoir si le Cercle Généalogique de Pétaouchnock fait les soldes d’hiver et si la collection printemps-été des relevés systématiques lui donne des ancêtres qui se marient bien à son style et à sa robe Elie Saab.

La généalogie change avec l’ère du numérique et ce que voudrait monsieur Ricord, ce serait que les généalogistes nouveaux, à qui, « à force de répéter […] qu’ils sont des clients et non des usagers, […] ont fini par le croire », deviennent comme en ces temps glorieux un modèle de vertu ; que le généalogiste s’adapte à l’association et non l’inverse. Cependant, un éclair de lucidité apparait à la fin de son article : les associations doivent aussi changer.

Oui, il est nécessaire pour les associations d’évoluer et si elles échouent, si elles plongent et ferment, ce n’est pas de la « faute » à un supposé égoïsme tout autant présent chez elles que chez les autres, mais parce que lesdites associations ne répondent plus aux besoins des généalogistes. Ce sont à elles de trouver les chemins pour survivre ; de s’adapter. Si l’association rendait un si grand service que cela, alors pourquoi disparaitrait-elle ?

Je serais le premier malheureux si j’apprenais que les associations fermaient les unes après les autres car elles font, je l’estime, du bon travail en général.

En ce moment, on parle beaucoup de généalogie nouvelle et au lieu de fustiger ceux qui n’entrent pas dans le moule – ici presque sectaire –, certaines associations devraient se remettre en question et voir comment elles peuvent s’adapter à Internet et aux archives en ligne. Comment feront-elles ? Plus de cours de paléographie ? Des dépouillements d’archives hors BMS/NMD ? Des partenariats avec le privé et/ou avec des services d’archives? La décision appartient aux associations, clubs, etc.

Quoiqu’il en soit, une chose est sûre après la lecture de cet article, je ne m’abonnerai plus à Généalogie & Histoire ni à aucune association qui travaille en collaboration avec ce magazine.

Ce genre de comportement, ce genre d’articles sont typiquement les causes du rejet de certains pour la généalogie : un passetemps pour retraités qui ronchonnent, une activité démodée où l’on ferait partie d’un club opaque, une passion qui devrait être un sacrifice, un désintéressement voué à la solidarité entre les humains. Entre cela et les remarques de certains sur la quête à l’héritage, sur le désir de prouver son origine française, on est gâté.

Quand je lis cela, je n’ai pas envie de faire de la généalogie, je n’ai pas envie de faire partie de cette « communauté » ; si j’avais lu cet article lorsque j’ai commencé… eh bien je n’aurais pas continué mais aurais plutôt fait remarquer à quel point la généalogie est une activité sectaire et qui ne donne pas envie d’en faire. Heureusement, j’ai un peu de bouteille et peux me rendre compte, par mon expérience, à quel point l’article de monsieur Ricord ne concerne que lui et que la pensée qu’il développe dans ces quelques lignes est loin d’être représentative.

Je fais de la généalogie pour me détendre, pas pour entendre des leçons de morale erronées et déplacées. Je fais peut-être des relevés distribués librement mais je ne suis pas une personne désintéressée, altruiste, sacrificielle, vertueuse ; je ne suis pas un saint. Je suis un généalogiste et je pratique cette activité parce que j’en ai envie, parce que cela me plait.

Lorsque l’on vient me parler de généalogie, je ne parle pas d’engagement, de rites d’entrée, de devoirs, d’entraide. Non. Je parle de ma passion pour les archives, pour l’histoire des individus et de l’intérêt qu’aura autrui à apprendre d’où il vient, à mieux connaître sa famille, ses aïeux. Peut-être qu’un jour cette personne fera du bénévolat ; mais c’est accessoire.  Pour moi, la généalogie a toujours été une passion, pas un sacerdoce. Cela restera ainsi.

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