Un ancêtre lépreux !

Aujourd’hui, Sacrés Ancêtres! fait dans le sensationnel et je vous propose un article sur un aïeul lépreux. Oui, vous avez bien lu !

Jean Chabert vivait à Pertuis, dans l’actuel Vaucluse, dans la seconde moitié du XVe siècle et les sources étant plus rares que pour la période suivante, sans parler du niveau de paléographie qu’il faudrait pour tout déchiffrer, je vais devoir ici parler de Jean Chabert et de son entourage afin d’avoir un article de plus de deux paragraphes. Mais d’abord, c’est quoi la lèpre ?

La lèpre en Provence

La lèpre était une maladie assez peu contagieuse en général et infectieuse. Elle attaque les nerfs et peut provoquer une peau rugueuse, insensible et déformée et attaquer la cloison nasale. D’ailleurs, on diagnostiquait la lèpre, au moyen-âge et à l’aube de l’époque moderne, grâce à ces symptômes connus et en pratiquant des tests, comme percer la peau d’une aiguille pour voir si la personne sentait quoi que ce soit.

Au Moyen-Âge, le diagnostic de la lèpre était religieux. Plusieurs religieux, des lépreux et des officiers municipaux étaient en charge de faire les diagnostics. Etant donné que le lépreux était mis au ban de la société, il paraît logique que des officiers municipaux, représentant de la société civile, soient présents. Ce n’est que plus tardivement que des docteurs et chirurgiens s’associèrent aux diagnostics.

Victimes de la lèpre recevant la parole d’un évêque (source)

Quand le diagnostic était posé, c’était avec une grande prudence car lorsque le lépreux est reconnu comme tel, il est exclu de la société sans espoir d’y retourner au point même que des mariages furent dissous et des héritages partagés du vivant de la personne. Cette mort civile n’était cependant pas une mort religieuse.

La Bible, dans l’évangile selon Saint Luc et selon Saint Matthieu, évoque à plusieurs reprises les lépreux guéris par le Christ. Le cas le plus intéressant, il me semble, serait le passage sur Lazare dans la parabole du riche. Lazare était, d’après la description, un lépreux misérable et le riche n’a jamais tenté de l’aider. A leur mort, Lazare est « porté par les anges dans le sein d’Abraham » tandis que le riche se retrouve au purgatoire où il subit divers tourments. Si j’insiste sur cette parabole, c’est qu’elle joua un rôle majeur dans la société médiévale vis-à-vis des lépreux. Afin d’éviter les tourments, de devenir le « mauvais riche », et à cause du souci du Christ lui-même pour les lépreux (dans deux miracles séparés), les aristocrates et religieux ont fait beaucoup pour essayer d’aider les lépreux à travers la charité et le soutien spirituel.

Les léproseries

Ainsi, suite au diagnostic, on envoyait les lépreux à l’extérieur des villes. Tous n’allaient pas dans des léproseries, mais tous devaient vivre à part et porter des signes distinctifs dont une cliquette.

Cliquette pour lépreux (source)

Cette cliquette permettait de prévenir de leur approche et ils étaient obligés de s’en servir. Les lépreux sortaient souvent de leur léproserie ou de leur habitation pour faire la manche. Les léproseries, comme à Aix ou à Marseille, se trouvaient juste en dehors de la ville et contenaient des maisonnettes et de petits champs que les lépreux cultivaient pour essayer de subvenir à leurs besoins. Un prêtre était assigné à la léproserie pour les services religieux.

A Marseille, la léproserie se trouvait au quartier… Saint-Lazare. Et c’est assez logique quand on y pense. A Aix-en-Provence, pour ceux qui connaissent, la léproserie était située en face de l’actuel rectorat, donc très proche de l’actuel centre-ville.

Mais… et cet ancêtre alors ? On va en parler ou pas ?

Jean Chabert…

Qui était ce Jean Chabert ?

La première mention que je trouve de lui date de 1455.

Le 25 juillet 1455, Jean Chabert passe devant un notaire de Pertuis pour une reconnaissance de dot. Si vous ne savez pas ce que c’est, en gros, une reconnaissance de dot est un acte passé dans lequel l’époux reconnaît avoir bien reçu tout ou partie de la dot de son épouse. C’est une quittance. Cette reconnaissance a donc lieu après une assignation de dot (en général lors du contrat de mariage) et après le mariage même.
En 1455, Jean Chabert est donc déjà marié et son épouse se nommait Alasacie Roux, fille d’un éleveur prénommé Guillaume.

Dans le cadre de cet article, j’ai creusé davantage la famille d’Alasacie (d’où mon retard) et ai pu la reconstituer en grande partie. Cette reconstitution ne m’a pas appris grand chose sur Alasacie et n’a fait que confirmer ce que la reconnaissance de dot indiquait : elle vient d’une famille d’éleveurs relativement aisés.

Reconstitution de la famille d’Alasacie Roux (cliquez pour agrandir)

Les origines de Jean Chabert demeurent mystérieuses. Il est de Pertuis. C’est tout de ce que l’on sait. Etant donné le statut social de son fils, je peux dire avec confiance que lui aussi était d’un milieu plutôt aisé.

En 1455, Jean Chabert n’avait pas la lèpre mais 22 ans après, la situation avait évolué. Je ne trouve mention de lui que 22 ans après cette reconnaissance de dot dans le contrat de mariage de son fils, Honoré, avec Béatrice Caulier. Et, entre vous et moi chers lecteurs, c’est encore un point qui me donne envie de me plonger dans la paléographie latine car je suis prêt à parier que l’on trouverait d’autres traces de Jean Chabert, notamment dans des affaires commerciales.

… l’ancêtre lépreux

Nous apprenons que Jean Chabert est atteint de lèpre dans le contrat de mariage de son fils, Honoré, en 1477.

Le 19 novembre 1477 à Pertuis, est passé un contrat de mariage entre Honoré Chabert et noble Béatrice Caulier. Cette dernière n’est probablement pas vraiment noble, mais cette mention signifie le degré de respectabilité de sa famille. Elle vient d’Aix-en-Provence et est fille de Jean Caulier (alors décédé), de son vivant secrétaire du roi. Elle-même est veuve de noble François Gasqui, de Pertuis. Le fait qu’elle soit veuve d’un pertuisien explique le lieu du contrat (qui en général se faisait dans la commune de l’épouse). Pour se marier, Béatrice obtient l’autorisation de ses deux soeurs, Catherine femme de Jacques Filippi et Andrinette femme de noble Jacques de Podio, notaire d’Aix. Malheureusement pour nous la dot n’est pas précise, comme souvent, et consiste en « tous ses biens ».

Ce qui nous intéresse par rapport à cet article, c’est le lieu du contrat de mariage : il n’est pas simplement passé à Pertuis, mais dans le pré de la léproserie derrière la maison où vit le père de l’époux, lépreux !
C’est grâce à cette mention que nous apprenons que Jean Chabert est atteint de la lèpre. Mais cette mention nous en apprend bien plus encore.

Déjà, j’apprends que Pertuis avait une léproserie. Elle se situait sur l’actuelle commune d’Ansouis à l’emplacement du vignoble Château Turcan :

La léproserie de Pertuis (point jaune) au nord de Pertuis (point rouge sur la carte) (source)

Jean Chabert était donc exilé à la maladrerie (autre nom de la léproserie) au moment du mariage de son fils. Il y possédait une maison, certainement modeste étant donné l’endroit mais peut-être aussi plus confortable que les autres afin qu’elle soit adaptée à sa condition sociale. Le contrat de mariage est fait dans le pré, ce qui montre bien que les époux ne sont pas allés à l’intérieur de la maison du lépreux, mais en plein air, probablement avec une forme de distanciation sociale…
D’ailleurs, une procédure à peu près similaire avait lieu en temps de peste. Lorsque j’étudiais les testaments de La Tour-d’Aigues (juste à côté de Pertuis, tellement à côté qu’on voit la commune sur la carte ci-dessus), j’ai pu constater les conséquences de la peste vers 1640 et la procédure du notaire : en extérieur, les gens donnaient leurs dernières volontés de loin, et ni le testateur ni les témoins n’étaient invités à signer l’acte à cause de la peste.

Malgré tous ces éléments, un m’intrigue encore plus : l’époux est allé passé le contrat de mariage dans la léproserie où vit son père. Non seulement l’exclusion sociale du lépreux a un effet limité, mais la « puissance du père » est toujours présente. Loin d’un homme mort pour la société, Jean Chabert fait venir son fils, sa future belle-fille, les témoins et le notaire dans le pré d’une léproserie pour signer là et pas ailleurs un simple contrat de mariage. On voit ici que si Jean Chabert est à la léproserie, celle-ci apparaît comme la maison du père comme une autre dans un contrat de mariage sans lépreux. On ne peut que conjecturer avec si peu d’informations, mais encore une fois, ne peut-on pas se demander si la réalité n’était pas différente de ce que prescrivaient les lois et ordonnances ? Est-ce que l’exclusion des lépreux n’est pas davantage une exclusion géographique et sanitaire qu’une exclusion sociale complète ?

En 1484 lorsque le fils de notre lépreux se remarie suite à son veuvage, Jean Chabert semble toujours en vie et c’est la dernière trace que je trouve de lui. Jean Chabert aurait donc vécu au moins 7 ans en tant que lépreux et est probablement mort dans la léproserie de Pertuis.

En guise de conclusion : La postérité Chabert

Pour conclure cet article, parlons rapidement de son fils Honoré Chabert. Sa vie est très intéressante. Marié par contrat en 1477 avec la fille d’un éleveur puis en 1484 avec celle d’un marchand, je lui ai trouvé quatre enfants dont, a priori, deux ont eu une postérité : Jean, issu de son premier mariage, et Antoine, issu du second.

Honoré Chabert était marchand, sans que je puisse vous préciser son domaine de prédilection et était cosyndic de Pertuis ce qui le plaçait haut dans la hiérarchie locale. Mieux encore, je le retrouve dans la thèse de François-Paul Blanc éditée aux Presses de l’Université Toulouse-Capitole en 2018 : « Le second ordre provençal et les réformations de noblesse sous le règne de Louis XIV – Dictionnaire généalogique des familles maintenues nobles ».

Pourquoi est-il là ? Eh bien car Honoré Chabert a été anobli ! Officier dans les guerres d’Italie, il a participé à la bataille de Fornoue le 6 juillet 1495 où, nous dit-on, il fut « blessé d’un coup de trait qui lui perça les deux joues ». Anobli en décembre de cette même année ainsi que sa descendance, Honoré Chabert retourna à Pertuis où il mourut en 1521 ou 1522 (testament en 1521 et déclaré comme décédé dans une donation de 1522).
Sa descendance n’était pas très riche, même la branche cadette qui était pourtant celle qui avait le plus réussi. Ils furent cependant maintenus dans leur noblesse sous Louis XIV.

De mon côté, je descends du fils aîné Jean Chabert, noble donc… et notaire. Puis de son fils, Antoine Chabert qui était, lui, un noble chaussetier ! Certes, ça dérogeait, mais c’est amusant. De là, je descends de deux de ses filles : Claudette et Honorade, par deux branches très différentes qui se rejoignent là un peu par hasard suite à un mariage à Marseille en 1841 !

Voilà donc l’histoire de Jean Chabert, mon sosa 98 512, mon aïeul aux 16e et 17e générations, et des siens. Un lépreux, vivant en dehors du monde, mais y gardant un pied ; un lépreux, mais pas parmi les plus démunis, privilégié chez les exclus. Une découverte surprenante qui, je l’espère, vous aura aussi permis d’en apprendre un peu plus sur ces gens de jadis.

Samedi 29 janvier sur Sacrés Ancêtres! : Nous parlerons d’un ancêtre juif, dans le cadre de la série d’articles sur le sujet. Et pas n’importe lequel : Salomon de La Garde, l’homme qui a épousé sa nièce qui était sa belle-sœur. Tout un programme !

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