Des ancêtres juifs dans la Provence du XVe siècle – Se convertir

Il y a quelques semaines, nous avons abordé le contexte général de l’histoire des Juifs dans la Provence du XVe siècle et forcément, à l’aube du XVIe siècle, ils eurent le choix : partir ou se convertir. La conversion des juifs au christianisme n’apparaît bien sûr pas à ce moment précis et cet article a pour ambition de vous montrer comment s’articulaient ces conversions de manière générale et nous y aborderons quelques cas particuliers !

Nous pouvons distinguer trois types de conversion :

  1. Les conversions forcées
  2. Les conversions volontaires en temps de paix
  3. Les conversions volontaires en temps troublés

La première catégorie ne comprend que quelques cas connus et était une pratique interdite en Provence par les Anjou et désapprouvée par l’Eglise.

Les deuxième et troisième catégories sont complémentaires. Les temps troublés seront tous ceux qui suivent des massacres (et qui entraînent des conversions de juifs) mais aussi la période 1480-1501 (de la mort du roi René au bannissement définitif des juifs). Les temps de paix représenteront le reste.

Le cas des conversions forcées

L’historienne Danièle Iancu-Agou a axé son travail autour d’une femme juive convertie, Régine Abram. Elle a été choisie à cause d’une vie hors-norme, mariée quatre fois, dotée d’une très forte somme (2000 florins contre 300 à 500 en moyenne dans les familles juives aisées), convertie au christianisme et donc remariée alors que son précédent époux juif était toujours vivant, etc.

En janvier 1472, Régine devenue Catherine Sicolesse se marie avec un chrétien du nom de Gillet Gilibert, écuyer de cuisine du roi René. Elle était donc convertie à ce moment-là. A priori, rien ne permet de savoir pourquoi ; les actes notariés sont silencieux sur les raisons des conversions.

Hormis en temps de troubles et pour les conversions forcées, on part systématiquement du principe d’une conversion totalement sincère. Par sincère, il n’est pas simplement question de foi, même si elle est indispensable, mais nous y reviendrons.

Ce qui est intéressant dans le cas de la récente convertie Régine/Catherine, c’est cet époux chrétien. En 1474, deux ans après son mariage avec Régine, il se rend à Pertuis avec des membres de la Cour et ils s’en prennent à une fille de 10 ans, juive. Ils tentent de l’enlever pour la baptiser de force. Celle-ci parvient à s’enfuir chez son grand-père, mais les hommes entrent de force et réussissent à se saisir d’elle et à la traîner sur les fonts baptismaux. Cette agression n’est pas la première commise par cet homme. La missive du roi René du 21 octobre 1474 (AD13, B 1393, f°51, citée par D. Iancu) relate cet événement et ajoute que Gillet Gillibert avait déjà commis un tel méfait sur une fille de Mancip Abram de Draguignan…

Mancip Abram avait trois filles et on peut supposer, sans être sûr, que la victime était cette Régine qui aurait dû ensuite épouser cet homme. En effet, tant pour les juifs que les chrétiens, une fois le baptême chrétien reçu, il n’y avait plus de retour en arrière, même si le baptême était fait de force.

Nous avons cité d’autres cas de conversions forcées lors du précédent article, mais toutes les conversions ne l’étaient pas. Heureusement ! C’est pourquoi nous allons nous pencher sur les conversions volontaires avec celles faites en « période de paix » en nous attachant à celles pré-1481 (rattachement de la Provence à la France et pression sur les juifs avant leur bannissement en 1500-1501).

Des conversions volontaires en temps de paix

Il existait en effet beaucoup de conversions volontaires que nous avons séparés en deux catégories, suivant le contexte historique : celles du temps de paix et celles en temps troublés.

On ne peut pas imposer nos cadres mentaux à la population médiévale, notamment en termes de croyances religieuses. La foi, quelle qu’elle fût, était une composante essentielle de la société et je pars donc du principe, dans cet article, que les conversions non-forcées sont faites « de bonne foi ». On peut y ajouter des éléments circonstanciels, comme en cas de troubles (suite à un massacre de juifs ou simplement suite à leur bannissement), mais certains éléments peuvent aussi s’ajouter en temps de paix.

Nous avons parlé du sujet spécifique de la thèse de Danièle Iancu-Agou, à savoir Régine Abram. Il n’est pas possible, en l’état, de déterminer si ce fut elle qui fut convertie de force ou l’une de ses sœurs. L’argument en défaveur de la conversion forcée de Régine repose sur l’interdiction d’épouser la personne qui vous a baptisé.

En tout cas, les trois filles Abram sont converties au milieu du XVe siècle à Aix-en-Provence et toutes épousent des chrétiens. Guillaumette de Villages épouse le nouveau converti René de Saint-Maurice et Charlotte épouse aussi un nouveau converti : Jean de Laudun. On trouve de nombreux autres nouveaux convertis à Aix, Pertuis, Marseille, etc.

Parmi les éléments que l’on peut identifier de manière sûre dans ces conversions, il y a les parrainages. Nous ne les connaissons pas tous, mais à chaque fois qu’on les connaît, probablement à cause du biais des sources (évoquer le parrainage est un élément qui indique son importance), il s’agit de parrains prestigieux.
René de Saint-Maurice, par exemple, est le filleul du roi René. Ce dernier est aussi le parrain d’au moins deux autres nouveaux convertis : René Danjou converti vers 1466 à Pertuis et René de Valoys vers 1460. Entre les prénoms et les noms, on voit clairement le lien ; le prestige de ce parrainage a dû grandement aider dans l’intégration de ces personnes.
De même, Charlotte, sœur de Guillaumette et de Catherine/Régine, est la filleule de la reine Jeanne. A Arles, en 1408, on trouve un filleul de Louis II.

Ces parrainages, qui sont aussi des protections, devaient permettre de convaincre des juifs de finalement passer à l’acte. A cela s’ajoutait la présence de l’Eglise, au quotidien, pour ces nouveaux convertis. Non seulement l’Eglise était présente pour vérifier la sincérité, mais les nouveaux convertis faisaient aussi preuve de zèle ; cela devait les insérer davantage, avec leur descendance ou proches convertis, dans la société chrétienne. Jean Aygosi, converti avant 1461, fit quatre testaments connus, tous au profit de l’Eglise. Il a des filles non converties et ces dernières ne sont citées que dans ses deuxième et troisième testaments, pour des legs particuliers. Mais l’essentiel revient à l’Eglise, et notamment à la construction d’autels, façade et autres éléments où la postérité pourra voir à quel point il était un « bon chrétien ».

Dans la société provençale médiévale, les conversions n’étaient donc pas rares. Outre le développement d’une foi chrétienne, des éléments plus matérialistes devaient permettre de faire le dernier pas. On notera d’ailleurs qu’il n’y a aucune trace de marranisme en Provence à cette époque, c’est-à-dire que l’on peut à la fois penser une conversion en terme de foi et en terme d’avantages concrets.

Les néophytes pouvaient mieux s’intégrer dans la société même si la plupart mettaient deux à trois générations pour former des alliances matrimoniales avec d’anciennes familles chrétiennes. Les parrainages, soutiens majeurs des convertis, s’ajoutaient aux possibilités de commerce plus étendues pour les juifs ainsi qu’à la possibilité d’anoblissement. Enfin, sur la question de l’impôt, nous l’avions vu avec le précédent article, les juifs étaient tellement ponctionnés que se convertir était rentable. Malheureusement, les raisons précises pour chaque conversion nous sont inconnus, à jamais sûrement, à cause de l’absence de documentation.

Suite aux conversions massives de 1500-1501, à cause du bannissement, la perte financière pour les gouvernants fut telle qu’une taxe spéciale pour les néophytes fut créée. Avant cette date, les néophytes n’avaient pas de taxe particulière et échappaient à la tallia judeorum. Juliette Sibon, historienne, a étudié les juifs de Marseille au XVIe siècle. Elle explique dans sa thèse, publiée aux éditions Cerf, la difficulté à trouver la trace de néophytes dans les archives marseillaises à cette époque, mais arrive à en distinguer 21. Ces conversions sont presque toutes volontaires et en temps de paix. Un des cas étudiés fait écho à ceux ci-dessus : Nicolas de Casaulx. Cet ancien juif se convertit et eut pour parrain Julien de Casaulx. Ce parrainage offrit des avantages matériels à notre néophyte. D’abord la mère du parrain fait un petit legs à Nicolas, 6 florins d’or. Surtout, le parrain légua à son filleul une maison et 100 florins auxquels s’ajoutent une donation de 500 livres pour son mariage. Il faut savoir que dans le Marseille chrétien du XVIe siècle, la dot moyenne est de 115 livres : Nicolas a donc déjà une donation 5 fois supérieure simplement par son parrain. La motivation profonde de la conversion nous est inconnue, mais l’on sait ses avantages « terrestres » multiples ; Nicolas s’inscrivit dans le réseau prestigieux de son parrain et, par sa conversion, pouvait aussi prétendre à adhérer aux confréries chrétiennes, hauts lieux de sociabilité

C’est parce qu’on ne sait pas tout des détails des conversions que je me permets d’émettre des hypothèses qui peuvent paraître cyniques, comme sur les impôts, sans pour autant diminuer ou nier l’importance de la foi. C’est aussi pourquoi j’ai séparé ces conversions de celles en temps troublés. Comment, en effet, mettre sur le même plan un converti de 1460 et un converti post-bannissement de 1500 ou 1501 ?

Les conversions volontaires en temps de troubles

Les années 1500-1501 sont les cas parfaits pour montrer à la fois une conversion volontaire et une conversion forcée.

Conversion volontaire car, contrairement aux enfants enlevées ou aux personnes avec littéralement le couteau sous la gorge, ces anciens juifs ont volontairement demandé le baptême.
Forcée aussi, car la conversion n’est une option qu’en théorie : suite au bannissement, soit les juifs se convertissent, soit ils doivent partir. Certains partent, d’autres souhaitent rester. Ceux qui se convertissent n’ont qu’un choix de façade car leur vie sera bouleversée malgré eux peu importe leur décision.

D’autres cas sont plus complexes à aborder. Nous avons parlé de l’émeute aixoise qui a conduit à des meurtres et des conversions forcées. Nous avions aussi vu qu’après la peste noire, des massacres avaient décimé les populations juives de villages provençaux. Suite à ces événements, on peut parier qu’il y eut certaines conversions où les motifs sont encore moins définissables que le présupposé en temps de paix du « J’ai trouvé la foi ».

C’est pourquoi, dans cette partie sur les temps troublés, je vais évoquer la période du rattachement à la France en priorité. Plus identifiable, plus sûre, elle permet d’un peu mieux appréhender les pressions mises sur les juifs provençaux pour se convertir en ces temps incertains.

A la mort de Charles III, en 1481, la Provence passa dans le giron français. Charles III avait légué le comté de Provence à son cousin, Louis XI. A partir de ce moment, la situation des juifs change jusqu’au tournant critique de 1500-1501. J’ai pu parler avec vous des anticipations de certains juifs concernant un bannissement, faisant écho aux lois espagnoles (les années 1480 virent la naissance des lois dites de « pureté du sang » dans la péninsule ibérique) et au fait que la France avait déjà banni les juifs dont beaucoup s’étaient réfugiés en Provence.

Le bannissement global des juifs fut formulé 22 mai 1500 et réaffirmé le 31 juillet 1501. Ce bannissement n’est que l’aboutissement de deux décennies troublées et de persécutions locales.

En 1484, les juifs d’Arles sont attaqués et la juiverie mise à sac. Les responsables sont des ouvriers saisonniers qui n’étaient pas de la ville ; il y eut des morts des deux côtés (au total une quinzaine de morts) et un document d’époque, par le notaire Philippe Mandoni, parle de plus de cinquante conversions suite à l’émeute. En 1485, une attaque a eu lieu à Salon-de-Provence, suivie par une autre à Tarascon. Cette multiplication d’attaques et la menace permanente qui pèse sur les communautés juives provençales incitent à des conversions qui se dévoilent dans les localités au fil des registres. En 1493, Arles expulse les Juifs suivie par Tarascon en 1496. Le reste de la Provence n’est pas épargnée comme en témoignent les événements de 1495 à Manosque où des exactions contre des juifs sont commises pendant une semaine sur l’instigation du clergé.

Tous ces événements conduisent, bon gré mal gré, à des conversions, sans parler de la pression fiscale sur les juifs toujours plus importante. Mon aïeul, Salomon de La Garde, doit vendre sa maison en 1489 pour payer l’impôt spécial sur les juifs. On notera qu’à Aix, contrairement à Arles, peu de juifs semblent se convertir jusqu’en 1500. Les disparités locales sont intéressantes de ce point de vue, Aix ayant été relativement épargnée par le sentiment anti-juif des deux dernières décennies du XVe siècle.

C’est à cette période, entre 1495 et 1498 que se convertissent certains de mes aïeux récemment découverts et dont je tenterai d’établir des biographies dans un prochain article. Vidal Cohen et son épouse Léa de Sostal deviennent Sauveur et Honorade Sauvecane. Ils donnent naissance à cette famille qui eut une très large descendance à Aix et aux environs de Pertuis. Avec eux se convertissent leurs enfants et leurs conjoints s’ils en ont. Je descends d’ailleurs de deux fils de Sauveur Sauvecane : Jean, qui semble être l’aîné et dont l’épouse, juive de Tarascon, se convertit avec ; et Avinion qui s’est marié après le bannissement avec Françoise Louis, nouvelle convertie fille de Salomon de La Garde (celui qui a dû vendre sa maison pour payer l’impôt).

La famille Louis, d’ailleurs, fait partie des derniers convertis de 1500-1501 à l’exception d’une fille de Salomon de La Garde qui semble être installée dans le Comtat Venaissin et est restée juive.

Le bannissement des juifs de Provence laissa ces derniers avec deux options : se convertir ou fuir. Mes ancêtres font partie de ceux qui sont restés, pour diverses raisons. Parmi ces raisons, l’historienne Juliette Sibon souligne que les médecins juifs avaient moins de problèmes à se convertir de par leur manière d’appréhender le monde :

Les conversions sincères et définitives auraient aussi des causes internes à la communauté juive et seraient le résultat de l’indifférence religieuse du philosophe juif, pétri d’aristotélisme et d’averroïsme, facteurs de relativisme dans les milieux cultivés, et en particulier au sein des dynasties médicales instruites des sciences profanes.

Juliette Sibon, Les juifs de Marseille au XIVe siècle, Paris, Cerf, 2011, p.462

Salomon de La Garde était un médecin aixois qui a laissé beaucoup de traces dans les archives notariales et son épouse était issue, elle aussi, de médecins dont son grand-père maternel Astrug Abram, lui-même fils du médecin du roi René.

Qu’il s’agisse de conversions suite à une émeute, à la peur ou au bannissement, nous avons pu voir dans cette troisième catégorie de conversions que les profils sont multiples. Les familles de convertis, les néophytes, ont été soumis à une taxe spéciale suite au bannissement car, forcément, la taxe sur les juifs ne pouvant plus exister, il fallait trouver un moyen de leur prendre leur argent. Globalement, les nouveaux convertis se sont mariés entre eux sur deux-trois générations et je n’ai pas l’impression que ce soit par exclusion ou méfiance de la part des « vieux chrétiens ». Les familles se connaissaient, se mariaient entre elles avant la conversion, et n’ont pas élargi leurs horizons matrimoniaux pendant un temps. Puis le néophyte n’était plus un nouveau venu dans la chrétienté et ces familles se sont enracinées.

Cet article  est suffisamment long ainsi, mais je reviendrai sur ce sujet pour explorer précisément certains membres des communautés juives : mes ancêtres, bien sûr (c’est mon blog, hein…). Promis, dans quinze jours, on parlera en détail de Salomon de La Garde, l’homme qui a épousé sa belle-sœur qui était aussi sa nièce

Mardi 11 janvier sur Sacrés Ancêtres! : Après de longues hésitations sur le prochain article à paraître… il m’a semblé nécessaire, que dis-je, indispensable, de vous conter l’histoire d’un ancêtre lépreux.
Si ça, c’est pas du sensationnel, j’m’y connais pas !

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1 réflexion sur “Des ancêtres juifs dans la Provence du XVe siècle – Se convertir”

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