Le bâtard du seigneur

Il y a parfois, en généalogie, des découvertes surprenantes. Il y a quelques années, j’avais trouvé un couple d’ancêtres, mariés à Marseille en 1680, qui me paraissait… suspect.

« Mais pourquoi suspect, Sacrés Ancêtres ? » Merci d’avoir demandé car c’est un peu le sujet de l’article. Ce couple était selon toute vraisemblance un couple parmi tant d’autres, de ces gens que je connais mal car ils étaient de Marseille et il est toujours compliqué de suivre ces personnes à la trace dans l’océan de papiers que représentent les registres paroissiaux et notariés.

Ce couple est composé de Jean Henri Flotte et de Lucrèce Nègre. Ce sont mes ancêtres à la 10e génération et je ne les connaissais que par les deux mariages de leur fille Anne. Les mariages marseillais ont pour la plupart été relevés grâce aux bénévoles de l’AG13, mais je ne trouvais pas ce couple. Où étaient-ils ? Je cherchais donc du côté des contrats de mariages.

Les contrats de mariage marseillais ont aussi été partiellement dépouillés par les bénévoles de l’AG13, notamment pour les XVIIe-XVIIIe et par François Barby qui a reconstitué les familles marseillaises du XIVe au XVIe. Ces relevés de l’AG13 sont disponibles soit via Geneabank soit via un abonnement premium sur Geneanet. Ceux de F. Barby sont disponibles sur son arbre en ligne.

J’avais trouvé trace d’un contrat de mariage entre un « Jean Henri Flotte » et une « Lucrèce Joachine ». Je me suis dit que, tout de même, ça valait le coup de chercher cet acte. C’est pas comme si les « Jean Henri Flotte » mariés à des Lucrèce étaient légion, non ?

En mettant la main sur le contrat de mariage, plus de questions que de réponses m’apparaissaient. Voici comment sont présentés les époux :

Jean Henry Flotte chirurgien, fils de François et de feue Claudine Bucharde, natif du lieu de Roquevaire, habitant de cette ville de Marseille, d’une part, et Lucresse Joachine filhe naturelle de sieur Thomas Nègre lieutenant d’une des gallères de sa majesté et de feue Chrestine Laugière originere de la ville de Thollon résidante dudit Marseille

contrat de mariage en 390 E 241 f°1259 en date du 04/12/1680 à Marseille

Premier bon point : Lucrèce Joachine et Lucrèce Nègre sont la même personne. Deuxième point : c’est une enfant illégitime. J’avais alors commencé à enquêter sur ses parents et sur ceux de l’époux. Pour ce dernier, je ne trouvais rien, mais votre serviteur aimant le croustillant, je me suis tourné en priorité vers les parents de l’épouse !

Si j’ai pu un peu avancer du côté de Thomas Nègre, lieutenant d’une galère, je n’en suis pas encore au stade où je peux en parler de manière détaillée car il me reste, à l’heure actuelle, des éléments non négligeables à vérifier.

J’avais donc un peu mis de côté François Flotte et Claudine Buchard. Il faut dire que je ne trouvais pas de mariage, que le père est cité vivant mais n’est pas cité ailleurs dans l’acte, ni comme présent, ni comme absent. Au moment de la découverte, j’avais émis une hypothèse : et si Jean Henry Flotte était aussi un enfant illégitime ? Ca expliquerait pourquoi je ne trouvais rien sur Claudine Buchard. Notons tout de suite, pour ceux qui s’interrogent à raison, que si Lucrèce est précisée comme enfant naturelle et pas Jean Henry, c’est que le contrat de mariage contient aussi la reconnaissance formelle du père de l’épouse : il la reconnaît comme sa fille et lui assigne une dot.

« en execution de quoy a esté en sa personne ledit sieur Thomas Negre lequel pour reconnoistre ladite Joachine sa filhe naturelle luy a constitué et assigné en dot ainsin qu’il avoit promis et pour elle audit Flotte mary d’icelle »
Extrait du contrat de mariage

Et puis, l’expérience généalogique et le talent m’ont permis de…. bon, en vrai c’est par pur hasard que j’ai trouvé ce qui suit. Sur Geneanet, des parties de registres notariés de Roquevaire ont été numérisés et déposés et j’en ouvre un au hasard et commence à tourner virtuellement les pages en me disant que « quand même, je trouve rien sur ce Jean Henry Flotte de Roquevaire ». Et là…

Quittance pour noble François de Flotte

[Le 17/02/1661 est comparu] Claude Blanc du lieu de Saint-Zacarie, mary […] de Claudine Bussard […] a confessé avoyr resseu de noble Françoys de Flotte escuyer du présent lieu de Rocquevaire […] la somme de cent livres en desduction et à bon comte de plus grand somme que ledict sieur de Flotte lui avoyt promis par le contrat de mariage

Quittance du 17/02/1661 à Roquevaire en 386 E 81 f°152

Puis tout s’est mis en place. Et j’ai creusé.

François de Flotte est bien ce seigneur de Roquevaire marié à Christine de Forbin en 1646. Les signatures sont identiques. Il constitue la dot d’une femme, une dot assez élevée (100 livres est déjà une bonne dot, mais l’acte précise que la somme était plus élevée).
Cette femme, en 1657, a eu un enfant toute seule : Joseph. La période antérieure, qui m’intéressait pour Jean Henry, est manquante.
François Flotte et Claudine Bouchard sont notés comme les parents de Jean Henry. Soyons honnêtes, chers lecteurs, vous avez tous vu l’évidence ?

Vous pouvez voir, ci-dessus, les deux signatures de François (de) Flotte, la première lors de la quittance de 1661 et la seconde, lors de son contrat de mariage avec Christine de Forbin en 1646.

Nous avons donc Jean Henry Flotte, fils illégitime de cet écuyer de Roquevaire et d’une femme nommée Claudine Buchard/Bussard qui ne semble pas être originaire du coin. Cette femme est mariée entre 1657 et 1661 à un homme de Saint-Zacharie avec une dot payée par le seigneur/ancien amant. Et pourtant, Jean Henry Flotte semble être reconnu, au moins de loin, par son père naturel ; il devint même chirurgien ce qui est une bonne position pour un enfant illégitime au XVIIe. Cette reconnaissance paternelle est probablement le plus intriguant pour moi ainsi que le soin qu’a François de Flotte de payer pour marier sa maîtresse (rappel : François de Flotte était marié depuis 1646).

Le mariage de Jean Henry Flotte avec une fille illégitime prend un tout autre sens. Ils sont désormais deux enfants illégitimes. L’un est le fils du seigneur de Roquevaire et l’autre est la fille d’un lieutenant de galère qui est un « noble ».
Je reparlerai du cas Thomas Nègre une autre fois, mais je mets sa noblesse entre guillemets car il a confessé, lors de la grande enquête de Louis XIV, avoir usurpé la noblesse. En gros, il était pas vraiment noble mais vivait noblement. Cette enquête avait essentiellement pour but de renflouer les caisses du royaume.
D’ailleurs, si Thomas Nègre est bien lieutenant de galères, le frère cadet de François de Flotte, Claude Flotte, fut aussi lieutenant d’une galère. Voilà bien encore un élément éclairant sur ce mariage.

Je me retrouve donc avec pour ancêtres la branche des Flotte de Roquevaire et il me faudra un peu de temps pour démêler les filiations plus ou moins fantasmées sur ces familles nobles. Et ce sera une bonne excuse pour se plonger dans le notariat de Roquevaire, bien plus accessible que celui de Marseille !
Pour l’anecdote, cette branche « bâtarde » des seigneurs de Roquevaire était jusqu’alors totalement inconnue !

Mais cette histoire n’est pas finie… car deux autres articles concernant ce mariage sont en cours de préparation. Je n’en dis pas plus !

Prochainement sur Sacrés Ancêtres! : Venguesia de Monteils, femme d’affaires juive du XIVe siècle marseillais… Où je parlerai avec vous de cette femme remarquable qui, bien que mariée et mère, faisait des affaires par elle-même sous son nom de jeune fille, investissait dans la finance et le commerce maritime avec des hommes issus de la noblesse chrétienne. Encore un sacré programme pour une sacrée ancêtre !

Partagez sur

5 réflexions sur “Le bâtard du seigneur”

  1. Ping : Une femme d’affaires juive dans le Marseille médiéval – Sacrés Ancêtres !

  2. Ping : La maîtresse du seigneur – Sacrés Ancêtres !

Répondre à Le jour d'avant Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.