Le curé qui a dû enterrer Louis XVI

Cette semaine sur Sacrés Ancêtres!, nous allons piocher dans un des précédents Généathème qui consiste à mettre à jour un ancien article de notre blog. C’est une mise à jour que je comptais faire depuis longtemps, sans prendre le temps.

En faisant ma généalogie, je suis tombé sur un certain Dominique Picavez, frère de mon aïeul François, qui fut curé durant la Révolution. J’avais écrit un premier article sur lui en 2012 (!!) sur l’ancien blog, mais cet article m’avait aussi servi à mettre ensemble des discours qu’il avait prononcé durant ces temps troublés. Aujourd’hui, je vais alléger cette partie, mais surtout j’ai des éléments passionnants à ajouter sur toute la dernière partie de sa vie qui m’était alors inconnue. Vous êtes prêts ? Allons y !

Qui était Dominique Picavez ?

Dominique Picavez est le fils de Claude, marchand de vin de Cambrai, et de Catherine Cagnon, fille d’un marchand graissier de la même ville. J’ai déjà pu parler avec vous de cette famille à l’occasion d’un article sur le déclassement social de nos ancêtres. En effet, cette famille a été une remarquable étude de cas pour être issue d’un milieu modeste et avoir eu un parcours très différent entre le fils aîné, resté à Cousolre, et le reste de la fratrie parti à Cambrai où ils vécurent tous une ascension sociale avant d’être, pour certains, déclassés.

Dominique Picavez est donc le fils de l’un de ceux qui ont réussi. Ses parents ont eu huit enfants dont seulement trois, à ma connaissance, vécurent jusqu’à l’âge adulte. Tout d’abord, une fille prénommée Augustine qui épousa un marchand épicier ; il semble que la Révolution lui ait joué un mauvais tour puisque sa situation professionnelle se détériore fortement et qu’il finit sa vie comme simple employé. Ses filles se marièrent correctement mais fort modestement, avec des portefaix et des tonneliers. Ensuite vint donc Dominique Picavez et finalement mon aïeul François Joseph qui fut marchand teinturier avant de se reconvertir pour devenir… commissaire de police à Lille !

Mais revenons à Dominique, quand même ! Il est né le 1er octobre 1757 à Cambrai. Il eut pour parrain et marraine, dans un schéma classique, son oncle paternel et sa tante maternelle. Cette dernière, Marie Dominique Cagnon, était religieuse séculaire au béguinage de Cambrai. J’aurais aimé en connaître davantage sur l’enfance de Dominique Picavez, les raisons qui l’ont poussé à entrer dans les ordres, la possible influence de cette tante/marraine. Je pense surtout que cette famille était très croyante et pratiquante. Outre cette tante, on trouve par exemple deux cousines germaines de Dominique dans les ordres, les sœurs Anne Josèphe et Marie Marguerite Leroux qui furent guillotinées sous la Révolution avec les autres Ursulines de Valenciennes.

La famille proche de Dominique Picavez (cliquez pour agrandir)

On trouve trace de Dominique Picavez bien loin de chez lui, à Paris, en 1790. Il est premier vicaire de la paroisse Saint-Philippe-du-Roule. Comment en est-il arrivé là ? J’ai pu apprendre qu’il a été bachelier en théologie de la faculté de Paris ; il est probablement parti jeune du Nord pour étudier à Paris où il a ensuite été nommé. Je n’ai pour l’instant pas de détails particuliers sur cette période, vous verrez cependant que les rebondissements de sa vie sous la période révolutionnaire ont largement de quoi alimenter cet article !

Un curé constitutionnel

En 1790, l’Assemblée Constituante vote ce que l’on appelle la « Constitution civile du clergé ». C’est une forme de gallicanisme, c’est-à-dire que le clergé français dépend totalement de l’État et non plus de Rome. Cette réforme suscite beaucoup de remous, le Pape déclare cette réforme schismatique et de nombreux curés refusent de prêter serment sur la Constitution (environ la moitié en France !).

Intérieur de l’église Saint-Philippe-du-Roule (source)

Il semble que Dominique Picavez ait quelque peu hésité, du moins avait-il une bonne excuse pour gagner un peu de temps et réfléchir à la question. Le 29 septembre 1790, Dominique Picavez qui était alors électeur dans la section du Roule (il était, rappelons-le, le premier vicaire de la paroisse) prononce un discours lors de l’élection de juges suppléants. Assistant à une assemblée pour aider les pauvres de la capitale, à la demande du maire, notre curé n’avait pas pu prêter serment !

J’ai appris que plusieurs de mes confrères ecclésiastiques, fonctionnaires publics, avaient demandé à l’assemblée de prêter fraternellement leur serment civique comme une preuve non équivoque de leurs sentiments et de leur soumission aux décrets de l’Assemblée nationale, que vous l’aviez reçu avec des témoignages de satisfaction. J’ai regretté d’être absent dans ce moment, et sans doute si j’eusse été au milieu de vous, je me serais empressé de me mettre sur les rangs pour obtenir la même faveur.

Discours de Dominique Picavez du 29 septembre 1790

En poursuivant la lecture du discours, on découvre la suspicion que se portaient les uns et les autres en ces temps particulièrement troublés.

 Je ne croyais pas être, dans ces circonstances, pour mes concitoyens un sujet d’inquiétude ; aussi n’ai-je jamais vu chez eux aucun doute sur mes dispositions actuelles et je puis, Messieurs, j’espère que vous ne me désapprouverez pas, je puis me glorifier, au milieu de vous, des témoignages que j’en ai reçus dans plusieurs occasions. Combien donc dois-je me féliciter d’être admis, au milieu des représentants du Département de Paris, à prêter un serment qui n’est que l’expression des sentiments dont j’ai toujours été animé et qui sont la règle de mes actions.

Dominique Picavez a paru suspect aux yeux des électeurs d’être un de ces curés réfractaires. Il faut noter que ces curés étaient assez peu nombreux à Paris où l’immense majorité avait prêté serment contrairement à d’autres régions où le rapport de force était totalement inversé (en Bretagne ou dans le Nord d’où est originaire notre protagoniste).
Il s’agit donc de s’étonner d’être ainsi suspect, d’avoir une excellente excuse (assemblée officielle avec le maire) et de rassurer sur ses sentiments patriotiques. Dominique Picavez finit par prêter le serment et devint curé constitutionnel, ce qui lui ouvrit la voie à une promotion et à une paroisse encore plus importante : la paroisse de La Madeleine.

Je jure donc d’être fidèle à la Nation, à la Loi et au Roi, de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution, de veiller avec soin aux fidèles qui me sont confiés, de me soumettre à tous les décrets de l’Assemblée nationale et notamment ceux concernant la constitution civile du clergé.

fin du discours de Dominique Picavez du 29 septembre 1790

Un bref répit à La Madeleine

Nous l’avons dit, Dominique Joseph Picavez fut curé de la Madeleine… mais les circonstances de son arrivée sont éclairantes tant sur l’époque que sur le sort réservé aux personnes un peu trop connues sous la Révolution.

Avant que Dominique Picavez ne soit nommé à la tête de cette paroisse, le curé était Michel Leber1, un parisien bien plus âgé, né en 1731. Curé de La Madeleine depuis 1778, il fait partie des réfractaires à la Constitution et, refusant de prêter serment, il fut destitué2 ! Le 6 février 1791, notre curé, Dominique Picavez, est élu pour le remplacer, par 480 voix sur 520 nous dit-on. A cette occasion, il prononça un autre discours, très typique pour les ecclésiastiques, qui nous paraît aujourd’hui être un mélange d’auto-flagellation et de modestie plus ou moins feinte ; cependant, j’insiste bien dessus, c’est une manière de s’exprimer publiquement qui était incontournable dans les ordres et dont on trouve beaucoup d’exemples similaires depuis les écrits religieux du Moyen-âge jusqu’aux préfaces de laïcs dans les ouvrages où l’auteur remercie son protecteur.

Qu’est devenu Michel Leber ? Il est difficile, sans fouiller dans des manuscrits parisiens, de savoir ce qu’il s’est exactement passé après cet événement du 6 février. La biographie élogieuse d’Aimé Guillon nous dit qu’il resta dans le quartier, au faubourg Saint-Honoré, et continua d’aider ses anciens paroissiens. Cependant le 10 août 1792, les prêtres réfractaires commencèrent à être recherchés et arrêtés. Michel Leber fut arrêté le 30 et fut enfermé dans le séminaire de Saint-Firmin avec d’autres prêtres réfractaires et des laïcs les soutenant. Le 3 septembre 1792, 75 personnes y furent tués, dont l’ancien curé de la paroisse de La Madeleine. Les 75 victimes de ce massacre sans jugement quelconque furent considérés comme martyrs par l’Église et sont célébrés, chaque année, à la date du massacre.

On voit donc que Dominique Picavez, qui avait dû prêter serment, se retrouve avec une promotion dont il se serait peut-être passé et qui pourrait faire de lui une cible.

Pendant deux ans, je perds sa trace ou du moins aucun événement marquant ne semble le concerner. Jusqu’en janvier 1793… lorsqu’il est contacté pour inhumer dans de la chaux le corps du roi Louis XVI après son exécution.

L’exécution de Louis XVI et le refus de la procédure d’inhumation

Le 20 janvier 1793, le pouvoir en place contacta notre curé de La Madeleine et lui annonça qu’il devrait inhumer Louis XVI, condamné à mort, dont l’exécution se déroula le lendemain. Inhumer Louis XVI dans une fosse et de la chaux vive pour faire disparaître le corps, empêcher une véritable sépulture et prévenir le risque d’en faire un lieu de pèlerinage pour un potentiel martyr.

On se rend bien compte que non seulement à cette époque, inhumer un roi exécuté pouvait poser problème à beaucoup de monde, mais la manière même de le faire était contraire aux principes chrétiens. C’est pourquoi Dominique Picavez refusa… indirectement.

Il prétexta une maladie et demanda que son premier vicaire, François Sylvain Renard, le fasse à sa place. Ce dernier a été interrogé bien plus tard, sous la Restauration. Alors que Dominique Picavez a probablement été perdu de vue par les autorités (nous en parlerons bientôt), l’abbé Renard répondit ainsi le 20 janvier 1815 :

M. Picavez ne se sentant pas le courage nécessaire pour remplir une fonction aussi pénible et aussi douloureuse, prétexta une maladie, et m’engagea, comme son Premier Vicaire, à le remplacer et à veiller, sous ma responsabilité, à la stricte exécution des ordres intimés par le Pouvoir exécutif. Ma réponse fut d’abord un refus positif, fondé sur ce que personne n’avait, peut-être, aimé Louis XVI plus que moi ; mais sur l’observation juste que M. Picavez me fit que ce double refus pourrait avoir des suites fâcheuses et incalculables pour nous deux, j’acceptai.

C’est très intéressant de constater encore une fois l’évitement de la part de Dominique Picavez. Nous avons pu voir que lorsqu’il s’agissait de prêter serment sur la constitution, il avait pu trouver l’excuse d’une assemblée avec le maire et prêta serment après des rumeurs de méfiance le concernant. Il est désormais à la tête de la paroisse de La Madeleine et profite, en quelque sorte, de cet avantage, pour déléguer cette tâche impensable. On peut se demander pourquoi, et je pense, personnellement, qu’il a agi ainsi par souci de survivre. C’est un peu ce qui marque toute sa vie, tumultueuse à cause des événements autour de lui et qui l’impliquent malgré lui. Dominique Picavez était probablement un religieux comme les autres, qui s’est retrouvé propulsé sur le devant de la scène à une époque où il valait mieux être un inconnu.

Mais concluons l’intervention de l’abbé Renard, lors de l’arrivée du corps du roi au cimetière, bien gardé par des membres du département et de la commune :

Avant de descendre dans la fosse, le corps de S.M. mis à découvert dans la bière, il fut jeté, au fond de ladite fosse, distante à dix pieds environ du mur, d’après les ordres du Pouvoir exécutif, un lit de chaux vive. Le corps fut ensuite couvert d’un lit de chaux vive, d’un lit de terre, et le tout fortement battu et à plusieurs reprises.

Si Dominique Picavez n’a pas assisté à l’inhumation, ni ne l’a dirigé personnellement, il était à la tête de la paroisse et c’est lui qui avait reçu l’ordre. Il signe donc le procès-verbal d’inhumation en compagnie de l’abbé Renard et l’abbé Damoureau (qui a assisté l’abbé Renard dans la tâche).

Il est intéressant de noter qu’un point a été amplifié, notamment dans un article du journal Le Gaulois du 21 janvier 1880 :

M. Picavez, vieux, malade et quelque peu révolté par ce qu’il entendait, ne s’est pas senti la force d’accomplir une si cruelle mission.

Article du Gaulois du 21/01/1880

« Vieux, malade »… On est passé de la version de l’abbé Renard où Dominique Picavez « prétexte une maladie » à un homme malade et vieux. On donne l’image d’un curé en place depuis fort longtemps, probablement en fin de vie, qui a peut-être même connu un « âge d’or » du « c’était mieux avant, quand j’étais jeune ».

Pour être tout à fait clair, sinon sur la maladie, du moins sur la vieillesse : Dominique Picavez avait 35 ans.

Comme si ces épreuves n’étaient déjà pas assez difficiles, notre curé eut à subir bien pire

Translation des corps de Louis XVI et Marie Antoinette en 1815 (source)

Dénoncé au Comité de Salut Public

Le 22 juin 1793, exactement six mois après l’inhumation du roi, Dominique Picavez est dénoncé pour des faits aussi graves qu’ils sont vagues et ce, auprès de la plus sanglante des autorités de l’époque.

Arrêté du Conseil général de la Commune, ordonnant le renvoi au Comité de salut public du Département, d’une dénonciation d’un citoyen de la section de la République contre le sieur Picavez, ci-devant prêtre, l’un des principaux auteurs des divisions qui règnent dans cette section et de motions des plus anticiviques3.

Ce bref extrait qui renvoie à un arrêté que je n’ai pas pu consulter est terrifiant pour Dominique Picavez. On imagine mal l’homme qui a eu une stratégie d’évitement agir en douce pour créer de la division et être l’auteur de « motions anticiviques ». Mais, je ne pourrais pas vous affirmer qu’il n’a rien fait car, en l’absence de l’arrêté et des décisions du Comité de Salut Public, nous sommes dépendants de ce que nous avons appris jusqu’à présent. Il est envisageable qu’un changement de comportement ait eu lieu chez Dominique Picavez, même si j’en doute étant donné le reste de sa vie, notamment à cause d’un passage très important de cet extrait : ci-devant prêtre.

Cela veut dire qu’entre le 22 janvier, suite à l’exécution et l’inhumation de Louis XVI la veille, et le 22 juin 1793, Dominique Picavez a « démissionné » (ou a été renvoyé à la vie civile) de ses fonctions ecclésiastiques. Et il n’est pas le seul : l’abbé Renard retourne aussi à la vie civile. Voici ce que nous dit l’archiviste Henri Vienne, qui a connu Dominique Picavez : ce dernier a été « contraint d’abandonner son église comme il finissait une cérémonie religieuse »5.

L’un comme l’autre semblent avoir été forcés de quitter leurs fonctions, menacés du sort réservé aux curés réfractaires et de toute personne qui pourrait être perçue comme « antipatriotique » pour des raisons plus ou moins absurdes. Mais ils vécurent.

Dominique Picavez, malgré cette dénonciation auprès du Comité de Salut Public, échappa à la guillotine. Pareil pour François Sylvain Renard. Tous deux prirent la même décision, à quelques mois d’intervalles, afin d’échapper au soupçon de pratiquer encore leur sacerdoce : ils se marièrent.

Le curé et la nonne : un mariage pas comme les autres

François Renard fut le premier à se marier et j’en profite pour conclure sur ce personnage. Lors du témoignage de 1815 sur l’inhumation de Louis XVI, on apprend qu’il vivait au 12, rue de Caumartin. Cette localisation permet de confirmer qu’il s’agit bien de ce François Sylvain Renard (et non d’un peu probable homonyme) qui s’est marié par contrat le 28 novembre 1793 devant Me Predicant, avec une certaine Euphrasie Pierd’Houry (ou Pierdhouy). Celui qui fut l’abbé Renard resta jusqu’à sa mort, le 23 août 1818, dans la vie civile. Il était libraire-éditeur et sa veuve reprit la maison d’édition avant de la revendre quelques années après. Je n’ai pas pu situer Euphrasie dans sa famille, ni ne sait si elle était elle-même religieuse avant la Révolution, n’ayant pas consulté le contrat de mariage4.

Mais revenons à Dominique Picavez. Après tout, c’est lui le sujet de cet article !

Le 29 thermidor de l’an II (soit le 16/08/1794), on retrouve notre ci-devant prêtre à Maisons-Alfort, ville limitrophe de Créteil, dans le Val-de-Marne pour son mariage…

Comme je vous le disais, Dominique Picavez s’est marié et il a attendu un peu plus d’un an après sa « démission » pour sauter le pas. Peut-être n’avait-il trouvé personne avant, peut-être était-il empêtré dans les accusations du Comité de Salut Public. Beaucoup de « peut-être ». Nous allons devoir passer au crible cet acte de mariage, car il contient beaucoup d’éléments d’une grande importance dans le contexte révolutionnaire en général, et dans celui de la vie de Dominique Picavez en particulier.

Le 29 thermidor an II, donc, Dominique Picavez se marie civilement avec Marie Louise Le Grand. Regardons tout ceci de plus près :

Sont comparus […] d’une part, Dominique Joseph Picavez, commisaire des apositions de scéllé de la République demeurant à Paris rue Neuve des Mathurins n°854, section des Piques, âgé de près de trente sept ans

Dominique n’est non seulement plus curé, mais en plus il a un travail dans le civil. Les commissaires étaient, sous l’Ancien Régime, non seulement dans la police, mais aussi avaient au civil un rôle assez proche de celui qui fut ensuite le juge de paix. Voici ce qui en est dit sur FranceGeneWeb concernant les commissaires du Châtelet :

Les commissaires faisaient les partages, les entérinements d’émancipation, les comptes de tutelles, les redditions de comptes à la fin des tutelles et curatelles. Ils jugeaient des enquêtes, contributions, ordres, taxes, distributions de denrées (en ce qui concerne ces dernières, il s’agit du partage de l’argent qui restait après les faillites ; on y trouve la composition de la famille entière). En tête des comptes de tutelle, le chercheur trouvera, recopiés, les actes nécessaires à la compréhension de l’affaire. […] Les commissaires au Châtelet apposaient les scellés après les décès et les faillites.

FranceGeneWeb

Les séries s’arrêtent en 1790, Dominique Picavez exerçant en 1794, le rôle a dû changer. D’ailleurs il n’est pas simplement « commissaire », mais « commissaire des appositions de scellés ». En somme, son rôle semble réduit par rapport à ces commissaires d’Ancien Régime qui ont dû, pour certains, émigrer ou passer au fil de la guillotine. De plus, Dominique Picavez l’est « pour la République » ce qui le distingue des précédents commissaires, tous propriétaires de leur charge et qui gagnaient l’essentiel de leurs revenus par l’apposition de scellés qui était une activité très rentable ainsi que ce qui relevait de ses jugements civils6.

Sous la Révolution, l’apposition de scellés permettaient aussi de saisir des biens, notamment de personnes soupçonnées d’être « antipatriotiques ». Ce travail pouvait aussi permettre à Dominique Picavez de montrer qu’il était un bon citoyen, républicain, et qu’il n’était pas du genre à défendre des « motions des plus anticiviques » comme il l’avait été accusé.

Malgré ceci, Dominique Picavez est resté dans son quartier, près de La Madeleine. C’est aussi là que vivait son épouse, voyons ça de plus près :

et Marie Louise Le Grand demeurant à Paris susdites rue et section, ordinairement et depuis treize jours dans cette commune de Maisons

Marie Louise Le Grand vivait au même endroit que celui qui devint son époux, c’est à dire dans cette rue « Neuve des Mathurins » près de La Madeleine, construite en partie sur d’anciennes terres du clergé. Elle n’est installée à Maisons-Alfort que depuis treize jours, pourquoi ? Un élément peut nous permettre de faire des hypothèses. On apprend aussi plus loin dans l’acte une information dans une pièce justificative citée :

L’acte de naissance qui constate que Marie Louise Le Grand est née le huit décembre mil sept cent quarante neuf

Pour rappel, Dominique est né en 1757. Son épouse est donc âgée de huit ans de plus et a donc 44 ans au mariage !

C’est Maurice Chartier, dans un bref article, qui nous apprend que Marie Louise était une religieuse. Maurice Chartier nous a permis de retracer une grande partie de la vie de Dominique Picavez après ce mariage et vous trouverez la mention bibliographique de son écrit en note 5.

Cependant, Marie Louise était dans quel ordre ? Qui était-elle ? Le mariage nous donne ses parents et sa date de naissance à Saint-Denis, mais je n’en sais pas plus. S’est-elle réfugiée à Maisons-Alfort pour éviter d’être une cible à Paris en tant qu’ex-religieuse ?

Cette union, qui semble tout sauf sincère a priori, paraît être le meilleur moyen pour ces deux personnes d’évacuer les soupçons de retour à la vie cléricale et surtout de prêches clandestins. Il est tout à fait possible que le mariage n’ait jamais été consommé et Marie Louise étant déjà relativement âgée, il n’est guère étonnant de ne pas trouver d’enfants par la suite. D’ailleurs, ce mariage semble avoir besoin d’une caution morale… ou de quelqu’un pour surveiller les époux :

lesquels futures conjoint étoit accompagné […] de Charles Philippe Mallet, lieutenant colonel commandant du 7me bataillon du Nord, député à la Convention Nationale

Ce Charles Philippe Mallet m’embête au plus haut point car il peut être soit là pour surveiller, soit un allié de notre curé. Un allié ?! criez-vous. Oui, c’est possible. Ce Mallet est originaire de Bouchain, pas loin de Cambrai, et il pourrait être un ami de la famille Picavez, un membre de leur réseau. Cette hypothèse aurait pu être renforcée par une homonymie. En effet Charles Mallet est le fils d’une Delabre et le beau-frère de Picavez est un Delabre fils d’une Mallet. Malgré cela, aucun lien de parenté n’a pu être trouvé malgré quelques recherches de mon côté. Les documents disponibles sur la vie de Mallet ne me permettent pas de trancher la question, mais sa présence reste un élément très intéressant de par sa fonction de député à la Convention. Dans tous les cas, le fait qu’il soit témoin à ce mariage l’accrédite auprès des autorités peu importe les raisons de sa présence.

Maire de Cîteaux

Peu après son mariage, pour une raison inconnue à ce jour, Dominique Picavez et sa nouvelle épouse partirent s’installer sur la commune de Saint-Nicolas-les-Cîteaux, particulièrement connue pour son abbaye.

Maurice Chartier, l’historien, se demande ce qui a bien pu conduire notre cher curé dans cette commune.

Connaissait-il dès avant 1790 Cîteaux par des relations qu’il aurait eues avec ceux des religieux de l’abbaye qui étaient originaires du diocèse de Cambrai ? (On en comptait alors une bonne dizaine dont deux, nés, comme Picavez, à Cambrai même).

Maurice Chartier, op.cit., p.264

Malheureusement, impossible pour moi de mettre la main sur la liste de ces religieux et donc d’essayer d’établir un lien personnel avec la famille de Dominique Picavez. On doit donc prendre en compte l’hypothèse, tout comme on peut penser à un lien qui se serait formé à Paris pour d’autres raisons que l’origine géographique de Dominique Picavez.

Abbaye de Cîteaux dont Dominique Picavez fut le régisseur (source)

Il partit donc à Cîteaux avec son épouse où l’abbaye avait été vendue par l’Etat révolutionnaire après l’interdiction des congrégations et la spoliation de leurs biens. M. de Chauvelin et sa famille avaient acquis l’abbaye de Cîteaux et Dominique Picavez fut engagé comme régisseur. Il resta à Cîteaux quelques années. Présent en l’an VII lorsqu’il fut nommé agent municipal temporaire, on se souvient qu’il s’était marié en l’an II à Maisons-Alfort avant de venir dans cette commune qui avait changé de nom en 1793 pour se nommer Unité. C’est en l’an VIII, le 29 germinal, que l’on trouve sa première signature comme maire de la commune.

On ne peut pas savoir exactement quand Dominique Picavez a débarqué à Cîteaux en l’absence d’un contrat entre M. de Chauvelin et lui. On peut cependant réduire la période en fouillant dans les registres d’état-civil de Saint-Nicolas-lès-Cîteaux avant l’an VII.

Je trouve la première mention de Dominique Picavez le 21 frimaire an V lorsque son épouse est témoin à la naissance de Philippe Martin. A cette date le couple était donc déjà installé.

Le 2 messidor an VII, Dominique Picavez signe comme agent municipal et remplace son prédécesseur, Joseph Bordeux. Entre le 14 et le 29 germinal an VIII, Dominique Picavez devient maire de la commune.

Vous pouvez voir au-dessus les deux signatures de Dominique Picavez, en tant qu’agent puis en tant que maire.

Il est intéressant de noter que notre curé, parti loin du tumulte révolutionnaire parisien, finit par être de nouveau un personnage en vue dans ce nouvel environnement. Sa vie semble y être paisible et Maurice Chartier nous indique que Dominique Picavez resta maire jusqu’au 12/10/1819. Il aura donc été maire pendant presque 20 ans !

Marie Louise Le Grand, son épouse, meurt en 1811, alors âgée de 62 ans. Dominique Picavez, veuf, poursuit sa vie civile avec cette responsabilité de maire. Fait très intéressant, nous avons vu plus haut que l’abbé Renard a été interrogé à la Restauration sur l’inhumation de Louis XVI… mais pas Dominique Picavez. Il était pourtant le curé de la paroisse, mais ni l’abbé Renard revenu au civil, ni personne d’autres dans les hautes sphères ne semblent penser que Dominique Picavez est toujours vivant. Décrit par son ancien vicaire comme malade au moment de l’inhumation, décrit comme un vieillard par la postérité, il semble bien que Dominique Picavez ait été oublié de son vivant. Pour moi, ça accrédite l’hypothèse que le poste à Cîteaux était avant tout un moyen de disparaître des radars révolutionnaires.

Le retour du curé

Nous l’avons dit, Dominique Picavez resta maire jusqu’au 12 octobre 1819… et il semble avoir choisi de quitter ces fonctions car très exactement neuf jours après, le 29 octobre, il signe son premier acte en tant que curé de Champignolles !

Entre 1811 et 1819, entre son veuvage et son retour dans les ordres, Dominique Picavez reste dans la vie civile. Mais pourquoi redevenir prêtre ? Pourquoi à ce moment-là ? Sentait-il la vieillesse le rattraper et souhaitait-il finir sa vie comme il l’avait souhaité ? Je n’ai pas de réponses à ces questions et ne peux que constater sa présence à Champignolles, tout petit village de Côte-d’Or, à 50km à l’ouest de Cîteaux. Prêtre et curé d’une succursale, lui qui fut le curé de La Madeleine moins de trente ans auparavant.

C’est dans ce village de 290 habitants (au recensement de 1821) que Dominique Picavez finit sa vie et s’éteignit, le 8 juin 1823, à l’âge de 65 ans.

Le centre de Champignolles au XXe siècle (source)

Une vie mouvementée, incertaine et dangereuse, pour celui qui n’avait pour ambition que d’être curé. De Cambrai à Champignolles, du Paris révolutionnaire à l’abbaye de Cîteaux, des ordres religieux à la mairie, du sacerdoce au mariage… Dominique Picavez, j’aime à l’imaginer, put avoir quelques années de répit depuis son arrivée à Cîteaux jusqu’à son décès dans ses habits de prêtre. J’aime à imaginer que le chaos de la Révolution ne l’a pas achevé comme tant d’autres, que la Grande Histoire, celle des événements, n’a pas vaincu l’individu, ne l’a pas effacé. Dominique Picavez était un homme complexe, probablement bien plus que cet article ne pourrait le montrer, et sa vie comme celles de tous ses contemporains, méritait d’être racontée.

A venir sur Sacrés Ancêtres! le mardi 4 janvier : Après la vie du prêtre Picavez, retournons voir ces ancêtres juifs de la Provence médiévale. Je vous parlerai de conversions car, suivant la période et le lieu la conversion des juifs au christianisme n’a pas la même signification : de la conversion volontaire à celle forcée en passant par la conversion en temps troublés, nous verrons ensemble quelles en étaient les raisons, les conséquences et qui était concerné.

Notes
1 Pour une biographie de Michel Leber, se reporter à Aimé Guillon de Montléon, « Les martyrs de la foi pendant la Révolution française », Paris, G. Mathiot, 1821, vol. 3, pp.485-486 (en ligne).
2 Une notification manuscrite (n°2673) est référencée dans : Alexandre Tuetey, « Répertoire général des sources manuscrites de l’histoire de Paris pendant la Révolution française », Paris, Imprimerie nouvelle, 1892, tome 2, p.290 (en ligne).
3 Extrait issu de Alexandre Tuetey, « Répertoire général des sources manuscrits de l’histoire de Paris pendant la Révolution française », Paris, G. Mathiot, 1821, vol. 9, pp.468-469 (disponible en ligne)
4 Le contrat de mariage, la date de décès et quelques autres informations ont été relevés dans les tables de succession (DQ8) par La France Généalogique (CEGF) dont le résultat est disponible dans les relevés partenaires sur Geneanet (payant). On notera que l’héritier était un Pierd’Houry et que le couple n’a apparemment pas eu d’enfants, ce qui pourrait étayer l’hypothèse d’une union pour les apparences.
5 On en apprend beaucoup sur notre curé, dont cette information, dans un bref article : Maurice Chartier, « Glanes – Le curé Dominique-Joseph Picavez », Annales Historiques de la Révolution Française, n°148, 1957, pp.264-265. Notons toutefois des erreurs de dates dans l’article de M. Chartier notamment sur la période à Cîteaux.
6 Pour en savoir plus sur les commissaires parisiens à la fin de l’Ancien Régime, on pourra se reporter à : Vincent Milliot, « Saisir l’espace urbain : mobilité des commissaires et contrôle des quartiers de police à Paris au XVIIIe siècle », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. no50-1, no. 1, 2003, pp. 54-80. (en ligne)

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